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Né à Graulhet le 16 avril 1865 Sa vie racontée dans le Bulletin de la Société archéologique du Gers Le marquis de La Jonquière, baron de Magnas, seigneur de Castelnau-d'Arbieu et d'Urdens, chef d'escadre, inspecteur des flottes de Sa Majesté, gouverneur du Canada (1685- 1752)1
Le jeune La Jonquière arrivait dans la marine au moment où le Roi-Soleil songeait à l'empire des mers, secondé dans ses desseins par les d'Estrées, les Forbin, les Duguay-Trouin, les Duquesnes, les Jean-Bart. Il se forma à leur école. De 1698 à 1702, il monte et fait campagne tour à tour sur le Trident, le le Content, le Prudent, le Henry, le Fortuné. Ce fut à bord de ce bâtiment qu’il reçut, le 1er janvier 1703, son brevet d’enseigne de vaisseau, en récompense de sa bravoure dans un combat contre un navire anglais de quarante canons. Il n'avait que dix-huit ans. Deux ans après, M. de La Jonquière est capitaine en second sur la Galatée, commandée par le chevalier de Maroles. Celui-ci ayant été tué dans une attaque de deux corsaires de dix-huit et de vingt-quatre canons, le jeune capitaine prit le commandement, soutint le combat durant six heures et s'empara à l'abordage du corsaire de dix-huit canons. L'année suivante, 1706, il prend part à la campagne de Barcelone, sous les ordres du comte de Toulouse, surnommé le grand amiral, il commande la galère l’Upson, de dix canons, mais son petit bâtiment, surpris dans une reconnaissance par un vaisseau anglais de soixante canons, fut capturé. Après quelques mois de captivité en Angleterre, La Jonquière, compris dans un échange de prisonniers, revint en France. Nous le trouvons, en 1708 et 1709, commandant la frégate l'Hirondelle, de vingt- quatre canons, avec laquelle il prit six navires anglais ou hollandais. Il fait une croisière dans la mer du Nord et participe ensuite, comme premier lieutenant de l'Achille, de soixante-six canons, à la glorieuse expédition de Duguay-Trouin à Rio-de-Janeiro. Voici en quels termes le fameux homme de mer appréciait la valeur de M. de La Jonquière, dans un rapport du 17 février 1712, adressé au ministère de la Marine : " Je crois être obligé dans cette occasion de vous rendre témoignage de l'activité, soins et application de tous les officiers de vaisseaux, et même crois devoir distinguer M. de La Jonquière, qui a été nuit et jour infatigable, et dont la capacité surmonte les officiers les plus expérimentés du corps. Au mois de septembre suivant, M. de La Jonquière était nommé capitaine de brûlot, à Brest. La paix qui suivit le traité d'Utrecht ne le laissa pas inactif. Il accepta du fameux M. de Crozat 3 , le richissime fondateur de la compagnie Occident, le commandement du navire le Baron de La Fauche, pour porter à la Louisiane des agents, des marchandises, quelques fonctionnaires parmi lesquels M. de Lamothe-Cadilhac, l'intendant Duclos, des missionnaires et douze jeunes filles destinées à être mariées à des habitants de la colonie mais celles-ci, lisons-nous dans un rapport de M. Duclos, « étaient " tellement laides et mal faites, que les sauvages eux-mêmes " n'en voulurent pas, il fallut les rapatrier ». L'entreprise de la compagnie d'Occident ne réussit pas M. de Crozat remit son privilège au roi. Ce fut alors que l'écossais Law reprit la direction de la compagnie. On sait de quels désastres financiers cet habile flibustier couvrit la France. Ne pouvant se résigner au repos, M. de La Jonquière, avec d'autres officiers de la marine française, ayant fait comme lui la guerre de course Sous Jean Bart et Duguay-Trouin et animés de l'esprit d'aventures de ces maîtres, demandèrent et obtinrent du roi la permission de passer au service de l'Espagne. Le traité d'Utrecht, signé le 11 avril 1713, conservait à cette nation ses immenses colonies en Amérique. Durant cinq ans, M. de La Jonquière fut capitaine de vaisseau dans la marine espagnole et prit part à diverses expéditions contre les forbans. Mais alors, comme toujours, la politique internationale avait ses caprices. Les deux nations amies devinrent ennemies, et le 2 janvier 1719 la guerre fut déclarée. Aussitôt, les officiers français au service de l'Espagne s'empressèrent de rentrer dans leur patrie. Au bout d'un an, la paix fut rétablie. Le 7 février 1720, M. de la Jonquière recevait son brevet de lieutenant de vaisseau. Le 3 février 1721, le marquis P.-J. de Taffanel de La Jonquière épousait Marie-Angélique de La Valette, fille de messire Jacques de La Valette 4, seigneur et baron de Fenouillet en Comminges, et de Marie-Anne-Angélique de Sédillac de Saint- Léonard 5 , qui apportait en dot à son mari la baronnie de Magnas et les seigneuries de Castelnau-d'Arbieu et d'Urdens. Elles tenaient ces fiefs de sa grand mère, Marie de Magnas 6, qui les vait portés dans la maison de Sédillac, le 19 janvier 1689,par son mariage avec Louis Léger de Sédillac, marquis de Saint-Léonard. Par cette union, M. de La Jonquière prenait le titre de baron de Magnas, de seigneur de Castelnau-d'Arbieu et d'Urdens, et s'alliait avec les grandes familles de la Gascogne: les Montesquiou, les Luppé, les Galard, les Saint-Géry, les Montaut, les Noé, les Lacarre, etc. Après quelques mois passés dans sa nouvelle famille, M.de La Jonquière alla avec sa femme habiter Brest où se trouvait son escadre commandée par Duguay-Trouin. Il y reçut, le 23 décembre de cette même année, son brevet de chevalier, de Saint-Louis. Cinq ans s'écoulèrent dans l'inactivité de la paix. M. et Mme de La Jonquière vinrent passer, soit à Magnas, soit à Lectoure, tout le temps; que les nécessités du service ne le retenaient pas à Brest. A cette époque, Lectoure était le rendez-vous de toute la haute société de la Lomagne. Les grandes familles du pays s'y donnaient rendez-vous dans leurs somptueux hôtels, durant plusieurs mois de l'année, pour s'amuser, comme c'était la mode. Les jouissances du luxe, les raffinements de la volupté des cours de Louis XIV et de Louis XV avaient pénétré la noblesse et la bourgeoisie de province et implanté dans les mœurs toutes les délicatesses, toutes les grâces, mais aussi tous les désordres. Aussi Châteaubriand, dans ses mémoires littéraires, a-t-il pu dire avec raison que ce fut (à ce point de vue) l'époque la plus " misérable de notre histoire ». On s'amusait. Mais si la frivolité demeurait le vice dominant et général, il était cependant de nobles et grandes exceptions dans la marine, dans l'armée, dans les sciences, les lettres et les arts. Le 8 octobre 1726, le marquis de La Jonquière demanda au roi d'armer à ses frais deux frégates, la Thétis et la Vénus, et une corvette, le Cupidon, pour faire la course contre les forbans et les interlopes, si préjudiciables au commerce de la France. L'autorisation royale lui fut accordée cinq jours après. Il appareilla au mois de mai suivant. A la fin de l'année il avait capturé deux bâtiments anglais et quinze corsaires. La valeur de ces prises, estimées 100.000 écus, lui fut contestée par le conseil supérieur. M. de La Jonquière donna en cette circonstance la mesure de sa fierté et de son désintéressement : Il offrit de tout abandonner pour le compte de Sa " Majesté, étant mû moins par l'intérêt que par émulation pour « le service. » Mais un arrêt souverain lui rendit justice. Le ministère du cardinal Fleury venait d'inaugurer une politique bien préjudiciable aux intérêts coloniaux de la France. Son économie, poussée jusqu'à l'avarice, le poussa à refuser les crédits nécessaires à la marine il laissa dépérir la flotte, dont plusieurs équipages furent licenciés. Inlassable dans sa dévorante activité, M. de La Jonquière occupa par l'étude les loisirs que lui laissait la vie des ports de mer. Il rédigea un long mémoire, daté du 5 août 1727 et conservé aux archives de la Marine, sur les avantages que la France retirerait de la colonisation de l'île Sainte-Lucie. Entre temps, il faisait de fréquents voyages en Gascogne, où il s'occupait de la culture et de l'embellissement de ses vastes propriétés de Magnas et de Castelnau-d'Arbieu. On voit encore dans le parc de Magnas les superbes lianes qu'il rapporta de la Louisiane, Ces curieuses plantes s'enroulent autour des chênes séculaires, grimpent jusqu' à leur cime, tombent à terre pour s'élancer de nouveau, retomber encore et enlacer ainsi plusieurs fois la tige et les branches des arbres qui les soutiennent. Le 1er octobre 1731, M. de La Jonquière était nommé capitaine de vaisseau. Le 1er mars 1741, inspecteur général des flottes de Sa Majesté. Le 1er juin 1742, le Roi lui accordait une pension de 1.000 livres qui fut bientôt élevée à 1.500. Il obtint encore 1.500 livres sur Saint-Louis, et 2.000 livres de haute-paye eh récompense de ses services. La guerre de la succession d'Autriche éclate en 1742 entre la France et l'Espagne, d'une part, l'Angleterre et l' Autriche, de l'autre. Le 22 février 1744, la flotte franco-espagnole attaquait l'escadre anglaise près de Toulon. Si la bataille resta indécise, elle eut du moins pour résultât de mettre les Anglais hors d'état de continuer la lutte. Dans ce combat, M. de La Jonquière montait le Terrible, qui lutta contre trois vaisseaux anglais, les uns après les autres; il tira près de sept cents coups de canon en deux heures et demie, dit de Lage de Cueilly 7, qui a raconté le combat de Toulon auquel il assista comme capitaine du vaisseau amiral espagnol. Après ce brillant fait d'armes, trois escadres furent formées à Toulon. M. de La Jonquière fut nommé chef de l'escadre composée du Terrible, du Léopard, du Borée, de l'Alcyon et de la frégate l’Atalante. Il mit à la voile le 22 août 1744 et partit en croisière pour protéger les navires marchands de France et d'Espagne contre les vaisseaux anglais. Le 1er avril 1746, le chef d'escadre de La Jonquière était nommé gouverneur général de la Nouvelle-France. C'était à la veille même du mariage de sa fille unique Jacquette-Marguerite 8 avec Jacques-Roger, marquis de Noé, vicomte d'Estancardon, capitaine de cavalerie, fils de Marc-Roger de Noé et de Charlotte de Colbert. Les mariage fut célébré le 5 avril à Roquefort. Le 22 juin suivant, le nouveau gouverneur du Canada quittait la rade de l'île d'Aix et faisait voile vers l'Amérique, à la tête; d'une escadre qui comptait dix vaisseaux de ligne, cinq frégates, trente-cinq navires marchands, sept, cents, canons et quatre mille six cent quatre-vingt-dix hommes d'équipage. Mais de violentes tempêtes assaillirent la flotte, une épidémie se déclara parmi les matelots et fit deux mille quatre cents: victimes alors qu'on n'avait pas encore fait la moitié du chemin. Il fallut reprendre la route de France avec le débris de l'escadre; seuls quelques navires chargés de provisions purent aborder au Canada. Ni M. de La Jonquière, ni le ministre, M. de Maurepas, ne furent découragés par cet échec : « Quand les événements commandent, ils peuvent bien diminuer la gloire des chefs, mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leurs mérites 9 », furent les paroles qui accueillirent le chef d'escadre quand il se présenta devant le ministre c'est dire qu’il fut accueilli avec tous les égards dus au malheur. Une nouvelle escadre fut armée: elle se composait seulement de trois vaisseaux, une frégate, un gros vaisseau et quelques navires de transport. M. de La Jonquière en prit le commandement suivant le brevet que voici : A Monsieur le marquis de La Jonquière, gouverneur et mon lieutenant-général de la Nouvelle-France. MONSIEUR LE MARQUIS DE LA JONQUIERE, Comme pour passer au gouvernement de la Nouvelle-France que je vous ai confié vous devez embarquer sur mon vaisseau le Sérieux, que j'ai destiné pour le Canada avec mes vaisseaux le Diamant, le Rubis, mes frégates la Gloire et l’Émeraude et plusieurs navires de transport, mon intention est qu’en votre qualité de chef d'escadre vous preniez le commandement de tous ces vaisseaux à l'île d'Aix, où ils doivent être rassemblés, pour les conduire à leur destination dont je vous ai déjà plus précisément informé. A votre arrivée à Québec, vous vous conformerez à ce que je vous prescris par une instruction particulière que je vous ai fait expédier sur cet objet, et la présente, n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait,M. le marquis de La. Jonquière, en sa sainte garde. Écrit à Versailles, le 27 mars 1747. Contre signé : PHELIPPEAUX. Signé: LOUIS. Encore cette fois, le succès ne répondit point au courage des marins et de leur vaillant chef. La petite escadre parfit de l'île d'Aix le 10 mai. Le 14, à la hauteur du Cap-Finistère, une flotte anglaise, forte de quatorze vaisseaux de guerre et commandée par l'amiral Auson, se mit à la poursuite des Français. Tous les historiens ont raconté le combat naval du Cap-Finistère et rendu hommage à la bravoure dont firent preuve; nos marins. Mais comment résister dans une lutte de dix contre un. Le vaisseau le Sérieux, monté par M. de La Jonquière, se défendit au canon et à la mousquéterie des deux côtés, avec deux, trois et cinq vaisseaux. Les Anglais n'en eurent raison qu'après cinq heures d'un combat meurtrier. Les vergues, la mâture, les voiles furent hachées, cent vingt-trois hommes tués, quatre-vingt-douze blessés, parmi lesquels M. de La Jonquière, frappé par une balle dé fusil qui lui traversa le cou et l'étendit sans connaissance sur le gaillard d'arrière. Tous les autres navires avaient été également maltraités et s'étaient aussi vaillamment défendus. Mais accablés par le nombre, ils durent amener leur pavillon. Cette vaillante défense sauva, du moins la flotte marchande. Des vingt-cinq navires chargés de provisions pour le Canada, deux furent pris, les autres parvinrent à leur destination. Les ennemis payèrent chèrement leur victoire; sept de leurs vaisseaux furent obligés de rentrer à Portsmouth pour se réparer. Nous, perdîmes sept cents hommes, ils en perdirent cinq cents. Peu s'en fallut que le délabrement des vaisseaux français ne privât les Anglais de la satisfaction de les mener en Angleterre. Les débris de notre escadre et leur équipage furent traînés à Portsmouth. Ce fut de là que le marquis de La Jonquière adressa, le 28 mai 1747, au ministre de la Marine, un long mémoire qui finit par ces mots : Tout ce que je puis vous assurer, Monseigneur, c'est que ma blessure n'égalera jamais les souffrances que j'ai du triste sort que les armes de Sa Majesté ont essuyé, je vous supplie d'en être convaincu, et que mon zèle ne finira qu'avec ma vie. » Dans ce combat », dit Henri Rivière, " M. de La Jonquière « avait conservé la plus grande liberté d'esprit et, se battant au « Cap-Finistère comme on se battait à Fontenoy, il dit, avec " une élégante politesse, à l'amiral Auson en lui présentant son épée et en lui montrant la Gloire et l'Invincible : ce Monsieur, vous avez, vaincu l'Invincible, la Gloire vous suit. » Comme François Ier après Pavie, La Jonquière pouvait dire : " Tout est, perdu fors l'honneur. J'ai plustôt esleu honneste ce prison que honteuse fuite. » Voltaire, contemporain, de ces événements, apprécie ainsi le combat du Cap-Finistère, dans son précis du siècle de Louis XV : « Cette victoire des Anglais était plus utile qu'étonnante : les " amiraux Auson et Warren avaient dix-sept vaisseaux de guerre "contre six vaisseaux du roi, dont le meilleur ne valait pas, pour la construction, le moindre, navire de la flotte anglaise. Ce qu'il y avait de surprenant, c'est que le marquis de La Jonquière, « chef de cette escadre, eût soutenu longtemps le combat et ce donné encore à un convoi le temps de s'échapper. » On fit sur ce fait d'armes les vers suivants : Contre le fer, le feu, l'orage, Contre l'adresse, la force, la rage Du peuple, anglais rassemblés sur les eaux, Neptune et le Dieu de la guerre ont illustré sur nos vaisseaux Le nom du brave La Jonquière. Cherche-t-on son pareil entre tant d'amiraux français et d'escadre étrangère ? La captivité de M. de La Jonquière dura autant que la guerre. Malgré d'activés démarches, les Anglais refusèrent son échange, ce peu soucieux de rendre la liberté à un marin qui leur avait ce porté de si terribles coups ». Il ne put rentrer en France que lorsque la paix fut signée à Aix-la-Chapelle, le 18 août 1748. Avant de rejoindre son foyer, il se rendit à Versailles afin de préparer avec le ministre son départ pour le Canada. Les archives de la famille de La Jonquière possèdent quelques lettres qu'il écrivit à sa femme, à Magnas. S'il est vrai que les lettres révèlent l'âme et laissent pénétrer dans l'intimité de ceux qui les écrivent, ces quelques lambeaux, sauvés d'une correspondance qui eût été précieuse à tant de titres, nous permettent d'apprécier le caractère actif et loyal de notre héros et les tendresses de son cœur d'époux et de père. Versailles, 26 novembre; 1748. J'arrive ici à midi, ma très chère femme, en parfaite santé, sans avoir passé à Paris, parce que cela m'aurait empêché de voir aussitôt le ministre qui m'a fort bien reçu et m'a prié à souper chez lui ce soir. J'ai vu aussi M. de Maurepas. Je serai présenté au Roy demain ou après-demain.
Outre les fonctionnaires, presque tous gentilshommes de race, on y comptait une nombreuse aristocratie attachée au sol. Dès l'occupation française, le territoire du Canada avait été divisé en seigneuries ou francs-fiefs concédés par le roi aux colons issus pour la plupart des meilleures familles de France. Ces seigneuries s'élevaient au nombre de deux cent dix.Le marquis de La Jonquière trouva donc au Canada les mœurs de la mère patrie, et, dans ses relations, les nobles manières, la politesse aisée, la franche hospitalité en honneur, à cette époque, dans la haute société. C'était encore la France au-delà des mers, mais non la famille aimée. Il écrit le 19 août 1749 à sa femme : Je vous ai écrit, ma très chère femme, par mon neveu La Jonquière, que j'ai trouvé en rivière allant à l'île Royale. Nous avons mis soixante-quatorze, jours à nous rendre ici, dont trente-deux dans la rivière, contrariés par les vents et la brume. J'ai pris possession de mon gouvernement le 15 de ce mois, au milieu de l'acclamation générale des grands et des petits. Les harangues du clergé et de tous les corps ont fait beaucoup souffrir ma modestie par les belles et magnifiques choses qu'ils m'ont dites, n'aimant pas tant d'encens. Les festins n'ont pas discontinué depuis que je suis ici, surtout chez Mgr l'Évêque qui est l'homme de France le plus poli et le plus aimable 17. J'ai commencé hier à donner à manger à tous les notables de la ville et à leurs femmes; je leur fais grande chère; j'avais trois tables de quarante personnes. J'ai aujourd'hui trente-six couverts pour Messieurs du Conseil supérieur, leurs femmes et tous les capitaines d'infanterie. J'aurai encore une pareille journée cette semaine, pour que tout le monde y passe ensuite, je n'aurai qu'une table de dix-huit couverts tous les jours, soir et matin. Je vous assure que j'aurais été fort aise que vous fussiez venue avec moi et de vous posséder ici si vous " Voulez venir me joindre, l'année qui vient, vous me ferez grand plaisir.
Le 6 novembre 1749, envoyant à Mme de La Jonquière et à sa fille douze peaux de martres pour un manchon et une palatine, il écrit : M. Mouisset, procureur du séminaire de Québec, va à Montauban ; il m'a promis de vous aller voir ; s'il le fait, donnez-lui votre soupe. Si vous ne venez, pas me joindre, je vous promets que je ne resterai pas ici aussi longtemps que M. de Maurepas me l'avait demandé, je serais bien fâche d'y rester plus de deux ans. J'envoie à M. Gradix 6703 livres en lettres de change pour payer les provisions que je lui ai demandées. Envoyez-moi quatre douzaines. de cuisses d'oie 18. Si vous venez, apportez dix paires de draps de maître et douze de valet.
2° Vaisselle d'argent à ses armes . . . . .... . .22.215 id. 3° Fayence de Moustier ; linge : cent douzaine de serviettes et quatre-vingt-deux nappes, cinquante-sept douzaines de serviettes pour l'office-et-cinquante-quatre nappes, cinquante-deux douzaines de torchons, draps, tabliers de cuisine, glaces, cristaux, fleurs pour te fruit, batterie de cuisine,tapis, costumes de ses douzes gardes, de son secrétaire, de son laquais, quatre harnais de carrosse, couvertures, hamacs,, total de ce chapitre... 29.408 livrés. 4° Ses hardes et effets : son grand uniforme écarlate, 1051. livres ; un autre bleu, 576 livres ; toile pour chemises, bas dé soie, mouchoirs, une tabatière d'or de 400 livres, lunettes, une montre d'or de 400 livres pour sa fille, des objets de toilette pour sa femme, total de ce chapitré ..... ... . 5.34l livres. 5° Séjour à Paris; voyages à Paris et à Rochefort, gages, nourriture de douze domestiques, etc., total. ... . ....... . .... ..... . 17.648 livres. Le tout s’élevant au chiffre de 67.532 livres. Le nouveau gouverneur arrivait à une heure difficile. Quoique la paix fût signée avec les Anglais, ceux-ci, dans leur insatiable cupidité, cherchaient à nous supplanter dans nos colonies et à ruiner notre commerce : ils corrompaient par l'eau-de-vie autant que par l'argent les peuplades sauvages, les poussaient à la révolte et à de continuelles invasions sur notre territoire. Son premier soin lut de fortifier les postes qui s'étendaient sur les limites de nos possessions ; il en créa de nouveaux pour faciliter aux sauvages l'échange des pelleteries contre les marchandises françaises. Il s'occupa ensuite de la colonisation dès terres si fertiles et pourtant si incultes du détroit. Par un édit, en date du 21 janvier 1750, il accordait des instruments d'agriculture, une vache, un boeuf, un fusil, de la poudre et certains autres avantages aux familles qui iraient s'établir dans les concessions offertes par le Gouvernement français. Il secondait en même temps les efforts et le zèle des missionnaires catholiques qu'il considérait, avec raison, comme les meilleurs, auxiliaires pour étendre l'influence française. Les concessions situées entre les lacs Ontario et Huron étaient plus que les autres en butte aux agressions des sauvages et des Anglais; il établit un poste pour les défendre, sur la rivière de Toronto, qu'il confia au chevalier de Forneuf. Celui-ci, accompagné d'un sergent et de quatre soldats, construisit avec des pieux et de la terre un petit fort et une maison. Ce fut le berceau de la ville de Toronto, fondée le 20 mai 1750, qui compte aujourd'hui plus de quatre-vingt-cinq mille habitants, Il favorisa le commerce en amoindrissant autant qu'il le put les privilèges injustifiés accordés aux grandes compagnies au détriment du commerce particulier. Mais il avait à lutter contre les fausses idées économiques du temps et contre le système de prohibition qui furent la cause de notre décadence commerciale au XVIIIe siècle. Il s'appliqua à prévenir les surprises d'une guerre dont l'éventualité perçait à l'horizon. L'effectif des troupes, qui n'était que de cinq cents, hommes, fût élevé à deux mille, et, comme ce chiffre ne lui paraissait pas encore suffisant pour la défense d'un si vaste territoire, il fonda les milices composées de sauvages enrôlés et commandés par des chefs tirés des troupes régulières. Québec et Montréal lui doivent les superbes casernes qui subsistent encore. En récompense de tant de services, le roi lui accorda le cordon rouge, le 15 avril 1750. Mais, cette étonnante activité de M. de La Jonquière, son énergique vigueur, sa droiture, vinrent se briser contre les intrigues de la jalousie et de la cupidité de certains Français, ceux-là même qui, par devoir d'état autant que par patriotisme, auraient dû le seconder 20. Sa conscience était sans reproche, il méprisa les attaques de la calomnie, il ne prit pas même la peine de se défendre contré d'ignobles factums ; alors que tant d'autres autour de lui couraient après l'argent et les honneurs, lui ne recherchait que l'honneur. Cependant, écœuré et quelque peu découragé, il écrivit au ministre des colonies pour demander son rappel en France. Les fatigues d'une administration si pénible, les rigueurs d'un climat excessif eurent bien vite fait d'épuiser la santé de M. de La Jonquière, déjà si compromise par tant de campagnes et de travaux. Mais un homme de cette trempe ne pouvait, attendre la mort que debout, sur la brèche. Elle vint après neuf mois de souffrances, le 17 mars 1752. « Il fut excessivement regretté », écrivait, le baron de Longueil, gouverneur provisoire, dans une lettre adressée au ministre de la Marine, " je dois à la mémoire de M. de La Jonquière ajoutait-il qu’il n’a pas eu d’autre pensée que de rétablir le bon ordre chez les nations qui nous causent de si grands troubles. Je rends témoignage que tout ce qui a été écrit contre lui est l’œuvre de la calomnie, seul talent de certains esprits méchants de ce pays, que je vous supplie, « Monseigneur, d'accueillir avec le châtiment dû à leur audace. » Sa mort fut celle d'un brave et d'un chrétien. Il fut enseveli dans l'église des Récollets, entre ses deux prédécesseurs, MM. de Frontenac et de Vaudreuil. On grava sur son tombeau l'inscription suivante : Cy repose le corps de messire Jacques-Pierre de Taffanel, marquis de La Jonquière, baron de Castelnau, seigneur de Magnas et autres lieux, chef d'escadre des armées navales, gouverneur et lieutenant général pour le Roy en toute la Nouvelle- France, terres et passes de la Louisiane, décédé à Québec, le 17 mars 1752, à six heures et demie du soir, âgé de soixante-sept ans. Par son testament du 13 février 1752, le marquis de La Jonquière légua 100 livres à chacune des communautés religieuses de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières : les Ursulines, les Hospitaliers, l'Hôpital général; 100 livres également aux pauvres de sa paroisse, et 300 francs de messes. Il désigna pour exécuteur testamentaire son neveu l'abbé de Taffanel de La Jonquière, doyen de la cathédrale. Il fut payé au chirurgien major M. Feltz, qui l'avait soigné, 2268 livres; 331 livres à M. Brian, chirurgien; 1.700 livres aux Récollets, pour son enterrement, et 1274 livres pour son anniversaire. Les meubles furent vendus, partie de gré à gré, partie à l'encan, par son homme de confiance et maître d'hôtel, Capelan. Ils produisirent 60.000 livres. — L'exécuteur testamentaire paya 111.000 livres de dettes ou frais de toute sorte. La fortune personnelle de M. de La Jonquière fut entièrement absorbée par les immenses dépenses faites en vue de prendre possession de son gouvernement du Canada, en 1747 et en 1749. Il ne resta à sa veuve que ses reprises personnelles sur Magnas, Castelnau-d'Arbieu et Urdens. Le roi lui accorda une rente viagère de 1.500 livres dont elle ne jouit pas longtemps; elle mourut au mois de février 1754. Mme de La Jonquière ne reçut de Québec, comme souvenir de son mari, que quelques objets mobiliers, des papiers et un petit négrillon que le gouverneur avait adopté. Un heureux hasard ayant fait tomber dans nos mains un registre du secrétariat de l'évêché de Lectoure sous l'épiscopat de Mgr de Narbonne-Pélet, nous y avons trouvé l'acte de baptême de ce jeune sauvage. Nous le transcrivons. Ce sera l'épilogue de cette notice Du 24 février 1753. — Cejourd'hui, jour et fête de S. Martin, apôtre, trois heures de: l'après-midi, Mgr l'Evêque à la tête du clergé de sa cathédrale administra le sacrement de baptême, à un sauvage, né au Canada, et que feu M. le marquis de La Jonquière, qui en était vice-roy, envoya dans cette ville, , l'ayant fortement recommandé à Mme son épouse et aujourd'hui sa veuve, de même qu'à Mme la marquise de Noé, sa fille unique. Cet enfant, âgé/ d'environ huit à neuf ans, ayant été cy-devant bien instruit par un ecclésiastique de cette ville, examiné par Monseigneur. Cette cérémonie s'est faite/ aujourd'hui avec tout l'éclat et la solennité, possibles; elle fut annoncée le dimanche précédent par MM. les curés de Saint-Gervais et du Saint-Esprit, à leur messe paroissiale, aussi jamais n'avait-on vu autant de mondé dans l'église Saint-Gervais. Le dit sauvage fut présenté aux fonts baptismaux par M. le marquis de Narbonne-Pelet, neveu de Monseigneur, et par Mme la marquise de Noé, parrin et marrine. A l'issue de la cérémonie, Mgr monta en chaire et fit à ce sujet un discours aussi solide que touchant, et parla environ trois petits quarts d'heure. On assure qu'on n'avait jamais vu pareil événement dans cette ville. Le nom du sauvage est aujourd'hui Jean-Denis, qui est celui de son parrin. Cet enfant portera pendant neuf jours la robe blanche. — Signé . SOLIRÈNE, secrétaire.
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