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Mémorial de Gaillac du 19 avril 1862

 - mémorial

 

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19 avril 1862

Nous recevons par la poste la lettre suivante, chauffée à l'humour britannique, portant pour épigraphe :

Quelques mots d’un touriste sur la ville de Graulhet :

De la route de Castres

On voit longtemps Técou

Mais à Graulhet, vieux trou,

On ne peut voir les astres

Qu’au fin fonds du Dadou.

Quelques jours après l’incendie, le sieur X, un de nos compatriotes, alla visiter, pour la première fois de sa vie, la ville de Graulhet. Je ne l’aperçus, nous dit-il, que subitement, vu que ladite cité est bâtie dans un profond et étroit vallon entouré de collines. L’étonnement me cloua sur place, comme si je venais de découvrir le problème de la quadrature du cercle. En effet, la ville n’apparaît au touriste que quand il se trouve nez à nez avec elle... Nous entrâmes dans les rues. La pluie tombait et donnait aux façades des maisons un aspect sinistre et désolé. A mesure que nous avancions, une odeur, provenant d’une foule de corps chimiques décomposés par la fermentation des produits des manufactures, nous montait à la gorge et nous forçait à nous boucher le nez. Nous arrivâmes enfin sur un petit pont qui, par parenthèse, nous rappela le pont du Rialto à Venise, et sous lequel les nymphes du Dadou traînaient tristement leurs ondes noirâtres, sales et infectes. Il nous prit une envie féroce de fuir à toutes jambes. Un habitant, qui vit, sans doute, sur notre figure le peu de sympathie que nous inspirait le berceau de son enfance, s’approcha de nous et s’offrit obligeamment à nous servir de cicérone. Hâtons-nous de dire qu’il nous réconcilia avec ces lieux, qui nous paraissaient affreux, par son urbanité et sa courtoisie.

Nous fûmes convaincus qu’il y avait entre la ville et les habitants une antithèse qui peut se traduire par la phrase suivante : Graulhet est affreux, mais ses habitants sont charmants.

Voulez-vous voir notre promenade ombragée d’arbres? nous dit notre cicérone après nous avoir fait passer à travers un dédale de rues tortueuses.

— Oui ! — Tenez, la voilà !

A dix ou quinze mètres sous nos pieds, nous aperçûmes un petit carré de terrain planté d’arbres, entouré sous trois faces de pentes à pic, sur l’une desquelles nous nous laissâmes glisser au risque de dégringoler, la tête la première. Arrivés au fond de cet abîme, nous nous mîmes à l’admirer, et notre admiration fut à son comble en découvrant au fond trois cavernes que nous primes pour l’antre de Cacus, de Polyphéme et la caverne d’Ali Baba. Il ne manquait que des portes pour cacher les trésors que ces criptes renfermaient.

Venez voir la halle maintenant, nous dit notre cicérone charmé de l’étonnement admiratif qui se peignait sur notre figure. Arrivés en face de ce monument, nous demandâmes à notre cicérone, qui s’était arrêté, si nous en étions encore loin.

— Mais vous l'avez devant vous! — Où donc? — Mais à deux pas ! Comment ! c’est cette toiture qui semble un vaste couvercle de chaudière monté sur des échasses ? Allons donc ! vous vouiez rire !

— Pas le moins du monde ! — D’après le ton pompeux dont vous en aviez parlé, je m’attendais à voir quelque chose comme un caravansérail de Bagdad du temps du calife Aroun-al-rascid, ou comme une pagode de Pékin, ou comme l’Alhambra, ou comme le Parthénon avec son profil de propulses. Ah! ah! ah! ah! le rire nous étranglait, et notre pauvre cicérone, au désespoir, cherchait, mais en vain, à calmer notre accès d’hilarité sans cesse croissant.

Il se calma pourtant, grâce à la pluie qui se remit à tomber de plus belles et qui nous força d’aller chercher un refuge sur le balcon couvait du café de Tivoli... ô Tibur...

Voyons! nous dit notre cicérone, soyez calme et écoutez ! On a le projet de transformer en promenade le terrain laissé nu par l’incendie. Au fond, on construira une halle qui sera plus grande que sa sœur aînée...

— Qu’on jetera bas sans doute ?

— Cela va sans dire !

— A la bonne heure ! Votre nouveau forum, votre nouvelle halle, auront au moins de l'air et de la perspective. On dominera de la du moins les basfonds où vous êtes jusqu’à ce jour restés ensevelis, et tant de pauvres poitrines qui se seront, pendant les longues journées d’été, saturées d'un air infect et corrompu, pourront le soir aspirer avec délices la brise chargée des senteurs des coteaux voisins. Votre ville, déjà si commerçante, ne pourra que gagner à ces embellissements. Nous vous en félicitons de tout cœur.

Sur ce, nous allâmes trinquer avec notre cicérone, un verre de punch au kirsch scella notre amitié, qui se renouvellera quand nous le reverrons. Ce sera probablement à la fin des siècles, car, en sortant de la ville, nous secouâmes non la poussière, mais la boue de nos sandales, en jurant tout bas que si le Ciel nous affligeait jamais de vingt bonnes mille livres de rente, ce ne serait pas à Graulhet que nous irions les manger.

 

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