|
L'article du quotidien LA CROIX du 28 avril 1937 Combien fut douloureuse pour les prêtres et les catholiques l'épreuve de la Révolution française ! Elle est très longue la liste des martyrs et des exilés, ainsi qu’en témoignent les histoires des diocèses écrites depuis cette époque. Il en reste encore à écrire : celle des trois diocèses qui, à la Révolution, devaient constituer le département du Tarn : Albi, Castres et Laveur. Que d'événements à rapporter, même après l’ouvrage, toujours si utile à consulter, du chanoine Salabert : les Saints et les martyrs du diocèse d’Albi (1893) ; après les études parues dans l’Albia Christiane, cette revue trop tôt disparue, et après les articles de celui qui certainement connaît le mieux la période révolutionnaire dans ce coin de Languedoc, M. le chanoine de Lacger ! Que d'événements à rapporter, que d’actes d’héroïsme à relever, que d’attitudes crânement chrétiennes à souligner ! Et que de noms à citer : ceux des prêtres qui moururent sur l’échafaud — notamment : Jean-Baptiste Imbert, Dominicain de Castres ; Jacques Barthe, vicaire de Saint-Etienne de Terrabusset ; Guillaume Cabrié, vicaire à Mazamet ; Antoine Puech, curé de Saint-Salvi de Fourestès ; de ceux qui, allant en Espagne, furent arrêtés et massacrés à Saint-Chinian : — ceux des laïques dont la tête tomba sous la guillotine : Jacques Sudre et Antoine Julien, cordonniers… A cette liste, forcément incomplète, il faudrait ajouter les noms des prêtres enfermés à la Chartreuse de Saix, à quelques kilomètres de Castres, où beaucoup moururent, et des prêtres exilés, par centaines, en Espagne, en Angleterre, au Portugal, en Suisse, ou déportés à l’Île de Ré, à la Guyane… Que leur nombre fût élevé, rien d’étonnant, quand on sait que les prêtres demeurés fidèles comprenaient la très grosse majorité du clergé des trois diocèses, tandis que les prêtres réfractaires étaient assez rares, groupés autour de Gausserand, l'évêque constitutionnel du Tarn, qui s’était substitué au cardinal de Bernis, archevêque d’Albi, ainsi qu’à Mgr de Royère, évêque de Castres, et à Mgr de Castellane, évêque de Lavaur, tous les trois ayant refusé de prêter le serment à la Constitution civile du clergé. Comment ne pas souhaiter que se lève l’érudit consciencieux, impartial et zélé, qui écrira l'histoire religieuse de la Révolution dans le Tarn ! Les documents abondent. Toutes les archives n’ont pas été dépouillées… En voici précisément qui sont d’un réel intérêt et qui concernent l’un des prêtres exécutés à Castres. Oh ! la belle figure que celle de Pierre Alengrin, archiprêtre de Graulhet, que nous présente M. l'abbé Fernand Bousquet, le docte professeur de l’école Sainte-Marie d’Albi (1). (1) Un volume, 10 francs. Chez M. l’abbé Ségur, curé doyen de Graulhet (Tarn). Les premiers événements politico-révolutionnaires de 1789 n’eurent à Graulhet aucune répercussion. L’entente entre le clergé et les pouvoirs constitués s’avérait parfaite. Elle le serait demeurée sans doute si des impulsions extérieures n’étaient venues la rompre ; et encore, les pouvoirs civils garderont-ils, même aux plus mauvais jours, une louable modération. Mais les mauvais jours approchent. L’année 1790 voit les 134 évêchés de France ramenés à 83, les évêques contrôlés par des vicaires épiscopaux…, la suppression des Ordres monastiques à vœux solennels. Cette dernière décision fut désapprouvée par les habitants de Graulhet, et l'écho de leurs sentiments trouva sa franche et nette traduction dans une délibération municipale. Le couvent des Capucins fut acheté et la chapelle demeura ouverte. La fête de la Fédération – juillet 1790 – fut célébrée par diverses manifestations, en particulier par une messe solennelle suivie du Te Deum. Cependant, la mise en application de la Constitution civile n’était pas sans tourmenter notre archiprêtre et le clergé dont il était le chef. Personne ne pouvait être surpris de son attitude. Le 27 février 1791, jour fixé pour la prestation de serment, il y eut grande affluence dans l’église de Notre-Dame d’Amour. Au prône, l’abbé Alengrin. ayant affermi ses fidèles dans la foi traditionnelle, démontra que l’Église, séparée de son Chef, le Pape, n’est plus qu’un corps mort dont l’Esprit-Saint est absent. Il protesta de son attachement indéfectible à la Chaire de Pierre. Puis, se tournant du côté des autorités municipales, il leur déclara qu’il refusait de prêter le serment. Un peu plus tard, les électeurs du district de Lavaur nommaient à sa place Étienne Daurade, prêtre jureur, auquel le nouvel évêque constitutionnel du Tarn, Gausserand, adressait ses lettres d’institution canonique ( !). Le 10 juillet, il prenait possession de Notre-Dame du Val-d’Amour. L’archiprêtre demeuré fidèle se retira dans le domaine de Carlac, à côté de Graulhet, tout en assistant aux séances de l’assemblée communale. Son prestige n’a nullement diminué. Il célèbre la messe dans sa petite propriété où viennent le retrouver d’autres prêtres « réfractaires ». Les catholiques s’éloignent de l’intrus. Celui-ci, devant cette hostilité demanda à la municipalité d’établir et d’assurer son autorité. Mais les élus réservèrent leurs sympathies à Pierre Alengrin, ce qui les fit dénoncer au Directoire du département. Celui-ci étant intervenu s’attira une digne et ferme réponse qui était une très noble leçon. Un arrêté du même Directoire prescrivit la fermeture de presque toutes les églises et interdit toute fonction curiale aux prêtres qui avaient refusé de prêter le serment. Des incidents et des troubles éclatèrent bientôt où l’intrus n’eut pas le beau rôle. Le fanatisme et la calomnie s’en mêlèrent, tandis que le Conseil municipal ne cachait pas — ainsi que la majorité de la population — sa sympathie au véritable archiprêtre. Le 7 novembre 1791, un club révolutionnaire se constitua, le club des « Amis de la loi ». Les événements allaient maintenant se précipiter. Un nouveau maire fut élu, qui laissa en sommeil la législation hostile à la religion et aux prêtres réfractaires. Les devants d’un redoublement de persécution furent pris par le prêtre « républicain » qui, avec quelques « Amis de la loi », dénonça au Directoire du département Alengrin et les autres prêtres fidèles, demandant qu’ils fussent chassés de Graulhet… La fin de 1791 et les premiers mois de 1793 virent l’internement des prêtres réfractaires — beaucoup, des trois diocèses qui formaient le département du Tarn, furent enfermés à la Chartreuse de Saïx — ou l’exil sur la terre étrangère. Pierre Alengrin ne partit pas. Il continua de vivre à Graulhet dans une tranquillité relative, avec une quinzaine d’autres prêtres ou religieux, jusqu’en janvier 1793. Désormais, on allait traquer tous les réfractaires. Les biens de Pierre Alengrin furent inventoriés et mis sous séquestre, jusqu’à ses ornements sacerdotaux et ses effets personnels de sa maison de Carlac. On dénonça sa « conduite plus qu’exécrable » en même temps que celle du maire qui avait déclaré ne point connaître de suspects, — ce qui en traîna sa révocation. Ailleurs, les troubles succédaient aux troubles. Il y eut même des insurrections. En très grande majorité, le peuple défendait les prêtres insermentés. Le sang coulait. Hélas ! il coulait également sur l’échafaud. Le P. Jean-Baptiste Imbert, Dominicain de Castres, était guillotiné sur une place de cette ville le 14 avril 1794; le 26 novembre voyait la mort semblable de l’abbé Jacques Barthe, vicaire de Saint-Etienne de Terrabusset; le 28 novembre, celle de l’abbé Guillaume Cabrié, vicaire de Mazamet; le 1er décembre, celle de l’abbé Antoine Puech, curé de Saint-Salvi de Fourestès... Et cependant, Robespierre était tombé le 28 juillet... La Terreur continuait donc dans le département du Tarn. En janvier 1795, on trouvait Pierre Alengrin à Lavaur, où il circulait à la faveur d’un déguisement, à la faveur surtout de la nuit. Visite des malades, mariages, baptêmes, célébrations clandestines de la messe, le labeur était grand et les ouvriers manquaient. Il fut reconnu et naturellement dénoncé, il était arrêté dans la maison d’un ami où il s’était réfugié — cet ami fut également arrêté avec d’autres « complices » ( !) — et conduit vers la maison d’arrêt du tribunal criminel de Castres : c’était le 21 janvier 1795. Très court fut le procès. Avec une dignité parfaite, sans attaquer les institutions, mais avec une clair-voyance de justice et de docteur, ne s’inspirant que des droits de l’Église catholique, de sa conscience, du besoin des âmes chrétiennes et des droits de celles-ci, il avait combattu, et pour son compte systématiquement ignoré toutes les lois entachées de schisme. Il n’y avait eu dans son attitude aucune hésitation apparente, aucun fléchissement, aucune fausse déclamation. Il n’avait jamais formulé de plainte contre qui que ce fut ; mais il avait constamment accompli son devoir, fait tout ce que son sacerdoce exigeait de lui, et chaque jour il s’était exposé sciemment aux pénalités prévues, à la mort. Le tribunal criminel ne s’arrête pas à ces considérations. Devant le refus réitéré de Pierre Alengrin de prêter serment schismatique, il voulut s’enquérir de ce que disaient les témoins ou mieux les complices, ce qui prolongea le procès de quelques jours. Le 6 février, l’archiprêtre de Graulhet comparut pour la dernière fois devant ses juges qui prononcèrent la sentence de mort — tandis que ses complices étaient acquittés. La sentence devait être exécutée dans les vingt-quatre heures. Son biographe nous dit qu’il accueillit l’arrêt de mort avec ta fermeté coutumière, l’héroïsme d’un martyr, la sérénité d’un saint déjà hors du monde et de ses vaines agitations. Une foule immense avait envahi la place de l’Albenque... Pierre Alengrin, entouré de gardes nationaux, s’avança d’un pas tranquille et grave. Il gravit avec fermeté les degrés de l’échafaud, tandis qu’une vague d’angoisse s’épandait sur l’assistance. Le bourreau s’acquitta de son office avec respect. Le prêtre s’abandonnait à lui avec tant de noblesse et de dignité que l’homme en paraissait ému. L’émotion était grande et beaucoup de spectateurs priaient à haute voix. Quand l’ordre fut donné, Pierre Alengrin s’inclina sur la planche, en murmurant ; « Veni, Jesu Domine... Venez, Seigneur Jésus... » Le bourreau fit un geste et la tête tomba. Un gémissement aigu jaillit de la foule. Elle invoquait déjà le martyr. Tel est le récit de témoins oculaires rapporté par M. l’abbé Bousquet. Le corps du prêtre « réfractaire » fut enseveli dans le cimetière de Saint-Jean. Il y resta jusqu’au 25 juin 1816. Ce jour là, on exhuma ses restes et ceux des autres prêtres martyrs dont nous avons donné les noms plus haut, et on les déposa dans une chapelle de la cathédrale Saint Benoît où ils se trouvent encore. Une dalle de marbre était apposée avec l’inscription sur le caveau dont voici la traduction : L’an de salut 1816 Du champ où sans honneur amoncelé ils gisaient — Solennellement furent transportés — Et dans la crypte de celle chapelle déposés — Les ossements — De J.-B. Imbert, de J. Barthe, de G. Cabrié, de J.-P. Alengrin — Prêtres — Frappés par le glaive de l’impiété — Accablant les Gaules au cours des ans 1794 et 95 – Vous vivez maintenant aux cieux d'une vie éternelle — Vous qui avez glorieusement porté les palmes des martyrs. A Carlac, devant la maison où s'était retiré l'archiprêtre, une croix commémorative a été dressée, symbolisant la victoire de la conscience chrétienne sur la tyrannie religieuse et l’attachement indéfectible de nos pères à l’Église romaine. Un peu plus d’un an après la mort de Pierre Alengrin, sa chère église de Notre Dame de Val d’Amour était à nouveau ouverte au culte catholique. On y honore la mémoire du martyr. — Peut-être, ajoute M. l’abbé Bousquet, le moment est-il venu de solliciter pour ce saint prêtre des temps révolutionnaires, pour ce martyr de la fidélité à l’Église de Rome, le culte public que celle-ci se plaît à rendre aux vertus héroïques de ses enfants prédestinés ? Peut-être le moment est-il venu de promouvoir l’élévation de notre martyr sur les autels ? Jean DALBIGA.
Moyen de faire prêter serment aux évêques et curés aristocrates, en présence des municipalités suivant le décret de l'Assemblée nationale. estampe, 1791. Gallica / Bibliothèque nationale de France.
La Terreur dans le Tarn (1792-1795) par Philippe Nélidoff Extrait de l'article : ( https://books.openedition.org/putc/11372 ) :
La répression antireligieuse, dans sa dimension la plus violente, présente une certaine ambiguïté dans le département du Tarn. D’un côté, la répression effective, longtemps freinée par les autorités locales, n’est déclenchée que tardivement (fin 1794), par rapport aux autres départements du Midi toulousain engagés dans cette politique dès le début de l’année 1793. Il est significatif, à cet égard, que quatre des cinq condamnations à mort de prêtres réfractaires prononcées par le tribunal criminel départemental interviennent après Thermidor. Pour autant, cette répression est loin d’être négligeable et il n’est pas tenable de considérer que les prêtres qui en ont fait l’objet aient en quelque sorte forcé la main des autorités pour obtenir la palme des martyrs. Des travaux récents montrent que la répression antireligieuse est loin d’avoir été marginale dans un département réputé modéré. Le bilan de cette répression peut Être résumé de la manière suivante. Cinq à six cents prêtres ont été contraints à l’exil, principalement en Espagne. Cent quarante-cinq ecclésiastiques ont été reclus à la Chartreuse de Saïx, près de Castres, entre le 20 juin 1792 et le 9 septembre 1794, dans des conditions extrêmement dures puisque quarante d’entre eux sont morts en réclusion, douze d’épuisement peu de temps après leur sortie et six en déportation. Au total, 40 % des ecclésiastiques reclus ont donc trouvé la mort. Cent quatorze ecclésiastiques ont été déportés dont cent onze à Cayenne. Cinq exécutions capitales ont été prononcées par le tribunal criminel départemental et exécutées à Castres, à l’encontre de prêtres ou de religieux. Il faut y ajouter une autre condamnation à mort prononcée contre un laïc, Jacques Sudre, cordonnier à Albi, , âgé de soixante-onze ans, coupable de recel de prêtre réfractaire dans sa maison. Toutes ces condamnations54 interviennent entre le 13 avril 1794 et le 6 février 1795, ce qui montre bien le prolongement de la Terreur après la chute de Robespierre. Il faut ajouter à ce martyrologe, deux prêtres tarnais exécutés en dehors du département55 et cinq prêtres tarnais, titulaires de passeports en règle visés par la municipalité d’Albi, se rendant en Suisse, massacrés à Saint-Chinian dans l’Hérault, le 9 mai 1793 par un groupe de volontaires de la légion de Tonneins (Lot-et-Garonne). Le mot "massacre" n’est pas trop fort puisque le procès-verbal d’autopsie des cadavres fait état outre de larges plaies à la tête, à la cage thoracique ou à l’abdomen, de l’arrachement des oreilles, du nez ou des parties génitales. Tel est le bilan sommaire que l’on peut faire de la Terreur dans le Tarn, au vu de l’activité du tribunal criminel départemental. Cette Terreur "ordinaire", exercée dans un département modéré est loin de n’être qu’institutionnelle. Si les autorités officielles ont plutôt tendance à amortir l’onde de choc révolutionnaire, il faut tenir compte de l’activisme de groupes incontrôlés qui, au-delà même des parastructures révolutionnaires incarnent, à leur manière, l’essence de la Révolution qui est, par nature, subversive de toute légalité. Les prêtres victimes de la Terreur dans le Tarn sont les suivants :
|