Le crime du receveur des Postes - Deuxième partie
LE MATIN 1 MAI 1923
LA TRAGÉDIE DE GRAULHET
Les fouilles qui viennent d'avoir lieu dans les décombres du bureau de poste de Graulhet ont confirmé la justice dans son opinion qu'il y a eu crime. Les fouilles étant terminées la conviction de la justice n'a pas changé: le receveur des postes a été assassiné, le vol et l'incendie ont suivi
Les fouilles pratiquées depuis deux jours dans les décombres du bureau de poste sont terminées. Elles n'ont pas amené d'autres découvertes que celles que nous avons signalées. La serrure de la porte d'entrée du pavillon de M. Peytavin un verrou de sûreté et un coup-de-poing américain appartenant, au receveur, quelques bons de la Défense nationale ou du Trésor réduits en cendres, mais sur lesquels on peut lire des numéros, des débris d'une bonbonne, et de la lampe pétrole dont s'éclairait M. Peytavin dans sa chambre à coucher. L’argent et les valeurs ont disparu, il convient de souligner qu'on n'a retrouvé aucune trace des sommes constituant l'argent du bureau de Poste, ainsi que des titres constituant l'avoir personnel de Mme Peytavin Ces titres représentant une trentaine de mille francs, étaient placés dans l'armoire à glace de la chambre à coucher du receveur. C'est dans cette pièce également que chaque soir M. Peytavin rangeait la recette de la journée, qu'il plaçait au pied de son lit sur une chaise. Cette recette, au 31 mars, s'élevait à 325.000 francs, constituée par 209 billets de 1.000 francs et le reste en coupures diverses.
Les résultats des fouilles n'ont fait que confirmer l'opinion de la justice: il y a eu crime, vol et incendie volontaire.
Si on n’a retrouve aucun ossement, aucune autre partie du corps de M. Peytavin, les enquêteurs ont, par contre, fait des constatations et des découvertes venant corroborer certains des témoignages reçus, dès le début de l'enquête et relatifs aux événements mystérieux qui se déroulèrent avant l'incendie, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pavillon habité par le receveur des Postes. C'est en premier lieu la constatation que la serrure fermant la porte d'entrée de la maison de M. Peytavin était ouverte, quand elle fut ramassée dans les décombres. Or, le receveur, toujours très prudent, avait l'habitude chaque soir de fermer cette serrure, d'un double tour de clef.
C'est ensuite la découverte des débris d'une bonbonne et de la lampe à pétrole de M. Peytavin qui furent retrouvés dans les décombres amassés au pied de l'escalier menant à la chambre du receveur et sur l'emplacement de cet escalier, alors que les débris de la lampe auraient dû être relevés dans les décombres de la chambre, et que la présence des débris de la bonbonne sur ce point est inexplicable.
Comment les enquêteurs reconstituent le crime
De ces découvertes et des témoignages enregistrés, la justice établit ainsi la version, du terrible crime qu'elle impute au brandevinier Ayral
Sachant M.Peytavin, seul le 31 mars dans la nuit, l'assassin, connu du receveur, se présente chez lui, frappe plusieurs lois à sa porte. Le receveur descend, ouvre, puis repousse la porte sans la fermer à clé. Le meurtrier et sa victime pénètrent dans la cuisine au rez-de-chaussée. Là, M. Peytavin, surpris par son agresseur, est abattu à coups de revolver (d'où tes détonations, entendues par divers voisins), M Peytavin, assassiné, le malfaiteur s'empare de la lampe, gravit l'escalier qui mène à l'appartement de celui qu'il vient de tuer (déposition de Mme Calvel, qui a entendu le pas lourd d'un homme qui ne peut être affirme-t-elle, celui du receveur) et pénètre dans la chambre de M. Peytavin, où il s'empare des 325.000 francs du tiroir-caisse et des obligations, propriété personnelle de Mme Peytavin, Le vol accompli, l'assassin, après avoir mis le feu à la chambre, quitte la pièce, referme là porte avec soin, descend l'escalier et dépose sur une des marches la lampe à pétrole dont il s'est éclairé, gagne le couloir, ouvre la porte d’entrée, la tire derrière lui et prend la fuite dans la nuit. Tel est le scénario du drame. Il peut être exact, mais il n'en demeure pas moins du domaine des hypothèses. Pour la justice le crime est patent. Elle l'impute à Ayral, contre lequel il y a un simple faisceau de présomptions, et l'achat d’un revolver, qu’il nie énergiquement. Dans la matinée, M. Dautel, commissaire de la brigade mobile de Toulouse, et les inspecteurs Pradelle et Bousquet, se sont rendus à Bel-Air, pour entendre la mère, la soeur et le beau-frère de l'inculpé. Ceux-ci protestent vivement de l'innocence de leur parent. Ils virent celui-ci pour la dernière fois le 16 avril. Ayral les quitta après le déjeuner, vers 14 h.30, pour se rendre à Toulouse, dans une clinique où, déclara-t-il, il allait se faire soigner d'un lumbago. En réalité, cela a été établi, le brandevinier partait en automobile pour rejoindre une femme. L'inculpé ne nie pas le fait, d'ailleurs. M. Galibert d'Auques, juge d'instruction, a entendu aujourd’hui différents témoins, dont M. Moulis, M. Mouries et Mme Douât. Le magistrat a convoqué d'urgence à Graulhet Mme Peytavin et M. André Peytavin, employé des postes à Paris, fils aîné du receveur des postes.
LE MATIN DU 2 MAI 1923
Plusieurs témoins affirment avoir vu Ayral dehors avant que le tambour annonçât l’incendie
Le juge d'instruction de Lavaur a interrogé à nouveau Ayral à la fin de l'après-midi. L’interrogatoire a porté sur l'emploi du temps du brandevinier dans la nuit de l'incendie du bureau de poste. On connaît sur ce point, les déclarations d'Ayral. Elles n'ont pas varié depuis le début de l'enquête : Ayral couché chez lui au moment de l'alarme donnée par le tambour, se leva et se rendit sur le lieu du sinistre. L'inculpé, sur ce point en contradiction avec plusieurs témoins n'en persista pas moins dans ses dénégations. De son côté, M. Satjé, commissaire de police de Graulhet, a entendu de nouveaux témoins. Deux d'entre eux ont déclaré qu’au premier roulement de tambour, sur la place même de la Mairie, d’où était parti l’homme chargé de donner l'alarme, ils se mirent à leurs fenêtres. La première personne qu'ils interrogèrent pour demander où était le feu était Ayral, que l'un d'eux connaissait parfaitement. Ayral était donc déjà dans la rue, et cependant ce n'est que trois minutes plus tard que le tambour devait passer route de Castres, devant son domicile.
Deux autres voisins d'Ayral ont déclaré que lorsque le tambour passa devant leur domicile, ils se levèrent, se mirent aux fenêtres où ils demeurèrent, l'un cinq minutes, l'autre un peu plus longtemps.Ils n'aperçurent pas Ayral les volets de sa chambre étaient hermétiquement clos ils ne perçurent pas non plus, dans les minutes qui s'écoulèrent ensuite, le bruit que fait la porte du brandevinier quand elle s'ouvre ou se ferme.
Cependant, depuis déjà un moment, Ayral était dans la rue et ceux qui le virent alors constatèrent que loin de prendre le chemin qui mène au bureau de poste, le brandevinier semblait plutôt s’en éloigner. Ainsi Ayral a été aperçu dehors avant que l'incendie se déclarât
C'est une nouvelle charge que la justice retient. Et c’est une nouvelle charge que les enquêteurs retiennent contre lui.
LE MATIN DU 3 MAI 1923
Un nouveau témoignage vient accabler le brandevinier
La justice touche-t-elle au but et va-t-elle enfin découvrir la preuve tant cherchée qui doit confondre le brandevinier Justin Ayral. L'optimisme du juge d'instruction de Lavaur et des policiers de la brigade mobile de Toulouse tendrait à le laisser croire. Aujourd’hui les uns et les autres semblent rayonnants.
Les enquêteurs estiment en effet avoir établi que Justin Ayral n'était pas chez lui quand l'incendie du bureau de poste éclata. Un témoin a précisé aujourd’hui même que le brandevinier avait dû sortir de chez lui vers minuit. En outre, certaines indications permettent de penser que contrairement à ce qu'elle affirma, une personne ayant vu un mystérieux visiteur venir frapper dans la nuit à la porte de M. Peytavin l'a parfaitement reconnu. Elle a prétendu n'avoir pu reconnaître cet homme, mais elle aurait fait cette déclaration sous l'empire de la terreur que lui inspirait le personnage. Ce témoin va être à nouveau entendu, et la justice compte vaincre sa pusillanimité.
Le témoignage nouveau enregistré par la justice et qui établit la sortie d'Ayral dans la nuit du 31 mars est celui de Mme veuve Lapeyre. Elle habite rue du Bel- Air chez une de ses nièces, ou elle occupe une chambre mitoyenne à celle d'Ayral. Elle ne connaît pas celui-ci elle ignorait même son nom. Les deux pièces sont séparées seulement par un mur en torchis. Tous les bruits faits dans une pièce sont nettement perçus dans l'autre. Mme Lapeyre entend ainsi chaque soir le brandevinier rentrer dans sa chambre elle perçoit le bruit de ses pas jusqu'au moment où il se couche mais elle n'entend que les bruits de la chambre, et quand le locataire descend, après avoir refermé la porte de la pièce, les bruits ne sont plus perçus, étant donné la disposition de l'escalier. Mme veuve Lapeyre est une femme âgée et malade elle dort deux ou trois heures par nuit d'un sommeil des plus légers réveillée, elle ne peut se rendormir. Or, elle a déclaré Le 31 mars je me suis couchée à 21 h 30. A un moment, que je crois pouvoir placer aux environs de minuit, j'ai été réveillée par les pas de mon voisin il était chaussé de gros souliers. Au bout d'un moment, je n'ai plus perçu aucun bruit, bien que je sois restée éveillée toute la nuit. Quand le tambour donna l'alarme, rien ne bougea dans la chambre de mon voisin et je ne l'entendis ni se lever ni sortir.
Qu'apposera le brandevinier à ce témoignage lorsqu’il en sera informé ? Interrogé plusieurs fois sur son emploi du temps durant la nuit de l'incendie, il fut amené, hier encore, à le préciser.
Ayral déclare en substance que le 31 mars, souffrant d'un lumbago, il s'était couché vers 20 h.30, après s'être placé, sur les reins, une feuille d'ouate. Les douleurs persistant, il se serait levé une première fois, se serait recouché, puis levé à nouveau. Ayant froid, il s'est habillé. A 2 heures il se coucha définitivement, sans retirer ses vêtements, à l'exception cependant de son veston.
Madame Peytavin fournit des précisions sur les objets découverts au cours des fouilles dans les décombres du bureau de poste incendié
Si Ayral ne dit pas la vérité, il faut reconnaître que sa déclaration ne manque pas d'habileté. La précision qu'il donne « Je me suis couché vêtu de la plupart de mes vêtements » constitue un excellent moyen de défense. Il explique ainsi, aujourd’hui, pourquoi il put être aussi rapidement dehors quand il entendit le tambour d'alarme. Malheureusement pour l'inculpé, nul ne le vit alors ou ne l'entendit sortir de son domicile, et cependant, réveillées par le tambour, de nombreuses personnes guettaient aux fenêtres. Le juge d'instruction a expédié à Paris aujourd’hui, au service de l'identité judiciaire de la préfecture de police, aux fins d'examen, les cendres de papiers recueillies dans la chambre d'Ayral au cours de la perquisition qui y fut opérée, ainsi qu'un tube de verre, assez semblable à une éprouvette, et dont l'intérieur est recouvert de résidus calcinés. Ces cendres proviennent, d'après Ayral, de papiers d'affaires, de lettres ou de reçus, qu'il brûla. Quant à l'éprouvette, après avoir déclaré que c'était le débris d'un verre de lampe, il dit maintenant ignorer la provenance de cet objet qui peut-être, était dans la cheminée quand il prit possession de la chambre.
Ce que dit Mme Peytavin
Le commissaire Dautel a de son côté entendu Mme Peytavin arrivée ce matin même de Flagnac. Mme Peytavin fournit au commissaire des précisions sur les différents objets découverts ces jours derniers au cours des fouilles. C'est ainsi qu'elle déclara : le verrou de sûreté n'était pas utilisé par moi.
Ainsi que l'a dit mon beau-fils au matin, ce verrou était enfermé dans une boite à outils. Quant à la serrure de la porte d’entrée, le fait qu'elle ait été retrouvée ouverte ne mérite pas, à mon avis de retenir autrement votre attention. M. Peytavin avait l'habitude de fermer cette serrure d'un double tour de clef cependant, quelquefois il oubliait de le faire. La fermeture était assurée, en tout cas, par une des targettes placées soit au-dessus soit au-dessous de la serrure. Quant à la découverte des débris d'une bonbonne à l'endroit où furent relevés les restes de mon infortuné mari je ne sais si elle peut constituer un fait important. Nous possédions en effet trois bonbonnes placées dans un réduit servant de cave. Faut-il supposer que c'est une de ces trois bonbonnes dont les débris ont été projetés jusque-là pendant l'incendie, ou admettre, au contraire, suivant une des hypothèses émises et non des moins audacieuses que cette bonbonne fût apportée par l'assassin et que son contenu, alcool ou essence, servit à arroser le cadavre du receveur et à propager l'incendie ? Quoi qu'il en soit, après quinze jours d'enquête, la tragédie de Graulhet reste, sur plus d'un point, troublante et mystérieuse.
LE MATIN DU 5 MAI 1923
L'accusation contre l' inculpé Ayral se précise
Le juge d'instruction, M. Galibert d'Auque, est un tout jeune magistrat, mais il a conduit l'information ouverte contre le brandevinier avec la science d'un vieux routier. Son activité est inlassable et l'inculpé doit se rendre compte aujourd'hui que sa défense est des plus lourdes.
La journée d'hier a eu, pour Ayral, des résultats fort graves. M. Galibert d'Auque a fait comparaître l'inculpé et abordant le point capital de l'information, celui sur lequel la justice compte le plus pour confondre l'auteur présumé de l'assassinat de M.Peytavin, il lui posa la question suivante: En février 1923, à Lavaur ou dans toute autre localité, n'avez-vous pas acheté d'autre arme que le petit revolver saisi par la police dans votre chambre à Graulhet ? Ayral qui, jusqu'ici, n'a pas eu connaissance de la déposition faite spontanément par l'armurier Boujol, répondit, après avoir réfléchi quelques instants : " Ni à Lavaur ni ailleurs, je n'ai acheté aucune arme et je n'ai jamais eu en ma possession d'autre revolver que celui trouvé chez moi .Les dénégations du brandevinier constituent, pour la justice, plus qu'une présomption. Le juge aurait voulu vider à fond ce point particulièrement intéressant, mais, en l'absence de M. Boujol, qui ne rentrera à Lavaur que demain, il n'a pu être procédé à la confrontation entre Ayral, l'acheteur du pistolet, et l'armurier. Ayral sera également mis en présence de Mme Boujol et de sa fille qui toutes deux présentes dans le magasin au moment où il acheta le pistolet, l'ont depuis nettement reconnu.
Le brandevinier en contradiction absolue avec plusieurs témoins
M. Galibert d'Auque, qui avait pris connaissance des témoignages reçus ces jours derniers par la police mobile sur les allées et venues d'Ayral dans la nuit qui précéda l'incendie de la Poste, tint à faire préciser par l'inculpé un certain nombre de détails, notamment sur le trajet que suivit Ayral, le matin de l'incendie, pour se rendre de son domicile au bureau de Poste et chez M. Moulis.
Les mensonges du brandevinier
Dans l'après-midi, le juge d'instruction se rendit à Graulhet, afin de vérifier sur place les dires de l'inculpé et de les contrôler avec les témoignages des nombreuses personnes qui sont en contradiction avec lui. Accompagné de M. Satjé, commissaire de police, du commissaire Dautel et des inspecteurs de la brigade mobile de Toulouse, le juge se rendit, dès son arrivée, dans la chambre de Mme Veuve Lapeyre, contiguë à la pièce dans laquelle couchait Ayral. Un inspecteur pénétra dans cette pièce il marcha chaussé d'abord d'espadrilles, puis de brodequins. Le juge put constater que les allées et venues de l'agent dans la chambre étaient nettement perçues. Ainsi se confirmait la déposition de Mme veuve Lapeyre, qui entendit, le 31 mars, Ayral se lever vers minuit et marcher dans sa chambre, ayant les pieds chaussés de gros brodequins. On connaît la défense d'Ayral sur ce point soufflant d'un lumbago, il s'était levé pour boire quelques gorgées d'alcool. Mais sur une interpellation du juge, il avait tenu à préciser, hier, que, cette nuit-là il n'avait pas cru devoir se chausser. Et l'accusation en conclut que si Ayral avait ses chaussures, quand il fut entendu par Mme Lapeyre c'est qu'il s'apprêtait à sortir. Où se rendait-il ?
Le juge d'instruction, quittant le domicile de Mme Lapeyre, tint à faire à pied le trajet qu'Ayral prétendit avoir effectué le matin de l'incendie pour se rendre à la poste d'abord et chez M.Moulis ensuite. Le juge mit vingt minutes effectuer le trajet. Ayral avait avoué avoir mis, lui, une vingtaine de minutes environ. Cependant, sur ce point encore l'inculpé commet de grossières erreurs. En effet, M. Galibert d'Auque a pu constater qu'il était impossible à Ayral, parti à 3 h. 50 de son domicile (d'où ne le virent sortir aucun de ses voisins alors aux fenêtres) de se trouver cinq minutes plus tard devant l'hôtel de M. Moulis, où il venait chercher le propriétaire, ami personnel de M. Peytavin, auprès être passé, ainsi qu'il l'a dit sur le lieu de l'incendie, ce parcours demandant vingt minutes de marche.
Sur place, le juge d'instruction entendit M. Moulis. Le témoin, dans sa déclaration, donna à Ayral un démenti catégorique. Aux premiers roulements du tambour, dit-il, je me mis à la fenêtre pour demander où était le feu. Un homme qui se tenait sur la place derrière une baraque foraine, à vingt mètres de mon hôtel, me répondit « Le feu est la Poste. » C'est à la voix que je reconnus que c'était Ayral. Je puis affirmer que loin de se diriger vers mon hôtel, il lui tournait le dos et semblait s'en éloigner.
Enfin, pour terminer sa journée, le juge d'instruction est allé procéder à différentes constatations au bureau de Poste incendié. Dans les environs du bureau, il fit préciser à différents témoins, notamment Mmes Douat et Viguier, les dépositions qu'elles firent à la police mobile, relativement aux bruits suspects qui furent entendus par elles entre 23 heures et une heure et sur la présence d'un personnage suspect qui frappa à la porte du receveur. Mais les témoins ne purent fournir au juge aucune indication précise sur cet individu
La victime aurait-elle été dépecée ?
Le juge a prescrit de procéder, dès demain matin, à un nouveau déblaiement des décombres, à l'effet de rechercher les restes de l'infortuné M. Peytavin. La justice ne peut admettre qu'on n'ait retrouvé du cadavre du receveur des postes qu'une partie de la colonne vertébrale. Elle se demande si l'assassin n'a pas eu un moment l'idée de faire disparaître complètement le corps de sa victime en le dépeçant. Demain matin, M. Galibert d'Auque entendra la veuve du receveur des Postes, et son fils. M. André Peytavin, arrivé ce matin de Paris.
LE MATIN 7 MAI 1923
On va exhumer les restes de l'infortuné receveur des Postes. Le juge d'instruction n'a pu, ainsi qu'il en avait l'intention, confronter aujourd’hui le brandevinier Justin Ayral avec M. Boujol, l'armurier de Lavaur.
Le juge n'a pas encore pris de décision concernant le médecin légiste qu'il commettra pour examiner les funèbres débris relevés dans les décombres de l'incendie. Il est probable que le docteur désigné sera le médecin légiste de Lavaur ou en son lieu et place le docteur qui examina les restes de M. Peytavin, lors de leur découverte. Pour ordonner l'examen de ces quelques fragments, M. Galibert d'Auque attend que soit terminé le déblaiement des décombres de la Poste, mais les difficultés rencontrées par le commissaire Dautel pour rassembler les ouvriers nécessaires ont dû faire retarder cette opération jusqu’à lundi matin. Le juge d'instruction aurait voulu n'avoir pas à ordonner l'exhumation du corps du receveur. Cependant, cette formalité lui apparaît indispensable pour les raisons suivantes la justice ne doute pas que M. Peytavin est mort, victime d'un assassinat, et que les débris humains retrouvés dans les décombres de l'incendie soient bien ceux de l'infortuné receveur. Mais jusqu’ici, si elle est persuadée qu'elle tient entre ses mains l'auteur du crime, elle ne possède pas la preuve légale que les débris ramassés dans l'incendie soient les restes d'un être humain. Elle croit posséder l'assassin, mais il lui manque la victime. Sur cette question, un médecin légiste peut seul se prononcer et dire que les débris découverts dans les décombres de l'incendie sont bien les restes d'un homme et non ceux d'un animal.
M. Galibert d'Auque mène activement son instruction. Elle l'occupa aujourd’hui de 8 heures à 19 heures. Le juge entendit tout d'abord M. André Peytavin, dont le témoignage confirma les renseignements déjà connus sur l'état de santé du receveur et sur ses habitudes, parfaitement ordonnées, tant dans sa vie privée que dans ses fonctions administratives.
La femme de la victime confrontée avec l'inculpé
Mme veuve Peytavin, femme de la victime, fut ensuite entendue. Commencée à 10 h. 30, son audition se prolongea, sauf un très court arrêt pour le déjeuner, jusqu’à 17 heures. Après quoi, le témoin fut amené à la prison de Lavaur pour y être confronté avec Ayral. Le témoignage de Mme Peytavin est identique à celui de son beau-fils. Il n'y a à retenir que ce fait c'est que le jour de l'incendie, quand elle revint de Saint-Elix, d'où elle avait été rappelée d'urgence, Mme Peytavin, à l'hôtel Moulis, se trouva en présence d'Ayral. Le brandevinier, qui était lié cependant avec le receveur, n'adressa à sa femme aucune parole de consolation, et Mme Peytavin constata l'air défait et la pâleur d'Ayral.
La confrontation porta sur un point que l'accusation considère comme très important les différents apports d'alcool faits par Ayral chez le receveur des Postes. Les différents témoins ont déclaré qu'Ayral qui avait, déjà offert une bouteille de marc à M. Peytavin, lui avait également promis de lui apporter, dans la semaine qui précéda l'incendie, une bouteille d'absinthe et un flacon de trois-six dont Mme Peytavin avait besoin pour se frictionner. Or d'après Mme Peytavin, Ayral avait apporté une première fois du marc à son mari quelques jours plus tard, le mardi 27 mars, dans la matinée - elle précise - Ayral vint livrer la bouteille d'absinthe mais à la veille de l'incendie, quand elle partit pour Saint-Elix, le brandevinier, à sa connaissance, n'avait pas encore remis le trois-six au receveur.
Ayral, au contraire, déclare qu'il apporta en même temps à M. Peytavin le trois-six et l'absinthe le lundi ou le mardi des Rameaux, vers 6 heures du soir. Cette contradiction entre les déclarations de l'inculpé apparaît d'autant plus importante pour l'information que la justice croit avoir quelque raison de penser qu'Ayral se garda bien de livrer le trois-six à la date qu'il indiqué, en même temps que l'absinthe, parce que la remise de cet alcool devait lui servir plus tard de prétexte pont se présenter chez le receveur des Postes. C'est en effet pour livrer le trois-six que la justice croit qu'Ayral s'est présenté dans la soirée qui précéda l'incendie au domicile du receveur. La vérité sur ce point n'a pu être faite, Ayral ayant maintenu ses dires malgré les précisions apportées par Mme Peytavin. Sur mandat de M. Galibert d'Auque, les commissaires Satjé et Dautel ont effectué aujourd'hui une nouvelle perquisition à Graulhet dans la chambre d'Ayral, route de Castres. Il s'agissait de rechercher et de saisir les vêtements portés par le brandevinier durant la nuit de l'incendie une pèlerine, un pardessus, un veston de velours et un pantalon de drap.
Ces vêtements ont été découverts dans la chambre d'Ayral et placés sous scellés. Sur le pantalon, on remarque quelques taches brunes suspectes, pouvant être du sang et qui seront soumises ultérieurement à l'analyse d'un chimiste.
LE MATIN DU 8 MAI 1923
Le brandevinier met une étrange obstination à nier l'achat d'un browning chez l'armurier Boujol
La confrontation attendue de l'armurier Boujol et de Justin Ayral, qui fit chez ce commerçant, à Lavaur en avril dernier, peu de temps avant le tragique incendie du bureau de Poste de Graulhet l'achat d'un pistolet automatique, a eu lieu cet après-midi, 15 heures, à la maison d'arrêt de Lavaur. Elle fut banale au possible. M. Boujol renouvelant ses déclarations précédentes, reconnut formellement en Justin Ayral, l'acheteur du pistolet, et précisa : C'est bien vous, je l'affirme ! Et, à l'appui de ses dire, l'armurier exhiba la feuille volante sur laquelle il avait relevé l'inscription portée sur son livre de l'achat effectué par le brandevinier. Cette inscription est rédigée comme suit : Hier vendredi, un pistolet automatique, 120 francs, vendu à Ayral, de Saint-Jean, beau-frère de M. Dartier d'En Barquier. Poursuivant le système de défense qu'il a adopté jusqu'ici, Ayral nia, mais avec mollesse. Son attitude l'égard de M. Boujol fut humble et presque obséquieuse. Le brandevinier paraissait très affecté, et, à aucun moment l'inculpé n'osa fixer son regard sur celui du témoin.
En vain, l'armurier rappela-t-il à Ayral les diverses circonstances de la vente. Il lui cita notamment le fait que nous avons rapporté hier :" Vous aviez choisi un revolver de 120 francs et, si je n'y avais pris garde, vous alliez emporter une arme d'un prix supérieur Ayral se borna à répliquer ". Je vous répète que c'est une erreur. C'est malheureux ! Enfin vous vous trompez. Il ne s'agit pas de moi."
La confrontation prit fin à 17 heures. Demain le juge d'instruction, qui se rend à Toulouse pour conférer avec le parquet général, confrontera, à son retour, la femme de M. Boujol avec Ayral.
Les fouilles entreprises dans les décombres du bureau de Poste se sont poursuivies dans la journée et n'ont donné jusqu'à présent aucun résultat nouveau. La brigade mobile a enquêté à Toulouse, où, d'après certaines indications, Ayral aurait, après son départ de Graulhet, en compagnie d'une femme, signalé sa présence dans un établissement de la ville par les dépenses exagérées qu'il y fit.
LE MATIN DU 9 MAI 1923
Les nouvelles fouilles des décombres de l'incendie n'ont donné aucun résultat
Les nouvelles fouilles entreprises dans les décombres du bureau de Poste incendié ont pris fin ce soir sans amener de nouveaux résultats. Il faut renoncer désormais l'espoir de retrouver les restes du malheureux receveur. Or la justice ne peut admettre que l'incendie ait entièrement consumé le crâne et tous les os d'un être humain sans en laisser quelques débris. Elle est de plus en plus convaincue que le meurtrier de M. Peytavin a fait disparaître, pour un but qui n'apparaît pas jusqu'ici, mais qu'on découvrira par la suite, une partie du cadavre de sa victime. Le juge d'instruction près avoir pris l'avis du parquet général, fera procéder demain à l'examen des restes de M. Peytavin inhumés à Graulhet. L'opération aura lieu en présence du parquet et ces quelques os seront très vraisemblablement transportés à Paris pour y être soumis au médecin légiste.
Demain aussi, M. Galibert d'Auque procédera à la confrontation d'Ayral avec Mmes Boujol et Fabriés, femme et belle-sœur de l'armurier de Lavaur. Mais cette formalité judiciaire, après les déclarations précises de M. Boujol, n'offre plus pour l'enquête beaucoup d'intérêt. Avec elle prendra fin la partie active de l'information judiciaire.
LE MATIN DU 10 MAI 1923
L'exhumation des restes de M. Peytavin est ajournée
Le juge d'instruction devait faire procéder aujourd'hui l'examen des restes de M. Peytavin, inhumés à Graulhet. Cet examen semblait d'autant plus indispensable que le médecin légiste aurait pu relever sur les tronçons de la colonne vertébrale des traces pouvant confirmer l'hypothèse du dépeçage, admise comme de plus en plus probable par la justice. Malgré cela, contrairement aux intentions des magistrats chargés de l'enquête, l'exhumation n'a pas eu lieu. Si le juge d'instruction propose; le parquet général dispose. En l'espèce, M.Tortat, procureur général n'a pas cru devoir autoriser M, Galibert d'Auque à engager les crédits nécessaires aux opérations, sans en référer à la chancellerie.
Dans la matinée, de 10 heures à midi le juge d'instruction a confronté, à la maison d'arrêt, Ayral avec Mmes Boujol et Fabriés femme et belle-sœur de l'armurier de Lavaur, qui étaient présentes quand le brandevinier fit l'acquisition du pistolet automatique. Ayral, bien que parfaitement reconnu par les deux témoins, a persisté dans ses dénégations, mais avec plus de mollesse encore que les jours précédents.
LE MATIN DU 11 MAI 1923
L'exhumation des restes de M. Peytavin est décidée
Après entente avec le parquet général, M. Galibert d'Auque juge d'instruction, a commis le docteur Sorel, professeur à la faculté de médecine de Toulouse, et le docteur Yversenc, médecin légiste, pour examiner les restes de M. Peytavin. L'exhumation aura lieu dans l'après-midi de demain, au cimetière de Graulhet, en présence du parquet de Lavaur.
LE MATIN DU 12 MAI 1923
L'exhumation des restes du receveur du bureau de poste
LES DÉCOUVERTES INATTENDUES
Dans le petit cimetière de Graulhet, où ils sont enfouis depuis bientôt six semaines, la justice a fait exhumer, cet après-midi, les débris carbonisés recueillis dans les décombres de la Poste incendiée et qu'on suppose être les restes de l'infortuné receveur Peytavin.
La funèbre opération a eu lieu à 15 heures en présence de MM. Gast procureur de la République, Galibert d'Auque, juge d'instruction au tribunal de Lavaur, du commissaire Dautel et de l'inspecteur Bousquet, de la brigade mobile de Toulouse. Du cercueil où ils étaient ensevelis sous une épaisse couche de sciure, le docteur Yversenc, l'un des médecins légistes commis retira des fragments carbonisés et de multiples débris osseux en nombre beaucoup plus important qu'on ne le supposait. Enfin, la justice a recueilli aussi des vestiges de divers corps étrangers. L'un d'eux retient tout particulièrement l'attention. Il se compose d'un morceau de métal fondu et des plus légers, qui fut retrouvé enchâssé dans le bloc osseux qu'on croit être un fragment du tronc. Sur son origine, on n'a pu se mettre d'accord et différentes hypothèses furent émises à ce sujet. Il pouvait provenir soit des débris d'un dentier, soit d'un bijou, ou peut-être était-il constitué par la mince feuille de maillechort enveloppant habituellement les balles de revolver. Il est à craindre que jamais on ne soit fixé sur ce point.
Néanmoins le tout fut précieusement recueilli, classé par catégories et enfermé dans des bocaux scellés que le Docteur Yversenc transporta dans la soirée à Toulouse, au laboratoire du professeur Sorel, en vue des travaux futurs.
Ainsi se clôt pour l'instant le mystère de Graulhet. On n'a pu exactement se prononcer sur la nature de ces ossements mais pour les policiers et les magistrats, pour le fossoyeur aussi, qui a quelque expérience de la chose, il s'agit vraisemblablement d'un squelette presque entier, ou plutôt de ce que le feu laisserait du squelette d'un homme. Par contre, le docteur Yversenc est moins affirmatif. Ces débris carbonisés, nous a-t-il dit représentent, en effet, un squelette, mais homme ou animal, nous ne pourrons nous prononcer qu'après que tous ces ossements auront été un à un, examinés au microscope et soumis à cinq ou six analyses différentes. Nous n'en sommes plus, on le voit, aux affirmations de la première heure, quand on croyait pouvoir préciser que les débris retrouvés étaient constitués par un fragment de colonne vertébrale un cœur et des parcelles de foie. De tout ceci, il n'est plus question aujourd'hui.
LE MATIN DU 18 MAI 1923
L'examen médical des restes du receveur
L'enquête sur le mystère de Graulhet se poursuit activement. L'expertise médicale a été ouverte à Toulouse, au laboratoire du Docteur Sorel, professeur de médecine légale à la faculté c'est là que le Dr Yversenc a fait transporter les restes exhumés du malheureux receveur des postes, M. Peytavin. Un pas important semble avoir été fait. Les travaux auxquels on s'est livré ont donné des résultats appréciables.
Ainsi, on a pu établir que la température de la chambre où couchait M. Peytavin a dépassé, pendant l'incendie 1.300 degrés ce qui explique l'état de carbonisation complète dans lequel ont été retrouvés les restes. L'examen de ces funèbres reliques a commencé. L'expertise a pu établir avec certitude de quels éléments était constitué le dernier repas absorbé par M. Peytavin. On sait que ces éléments correspondent bien ceux indiqués par Mme Peytavin, laquelle avait elle-même préparé ce repas avant son départ. Si l'on y retrouve d'autres matières, il sera prouvé que le receveur a mangé en compagnie du visiteur, reçu dans le cours de la nuit. Les interrogatoires se poursuivent par ailleurs. Mais Ayral persiste dans son système de défense, qui consiste à tout nier.
LE MATIN DU 31 MAI 1923
Le juge d'instruction ordonne une expertise On va examiner si le pantalon que portait Ayral le jour de l'incendie n'est pas taché de sang
La ténébreuse affaire du bureau de Poste de Graulhet dont l'instruction se poursuit toujours, commencerait-elle à s'éclairer ? Après invitation du médecin légiste, intrigué par l’aspect du pantalon, d'origine militaire, qu'Ayral portait le jour même de l'incendie. Le juge d'instruction a entendu un expert, qui a reconnu que ce pantalon avait subi, au genou, un lavage à la brosse. Ayral, qui se trouve en contradiction avec tous les témoins, questionné sur ce fait, déclare ne pas se souvenir d'avoir procédé à ce lavage partiel. Le pantalon suspect va être soumis à l'examen d'un professeur de médecine légale, le docteur Sorel, pour rechercher si le tissu ou les coutures ne laisseraient point encore apparaître des traces révélatrices de sang humain.
LE MATIN DU 1 JUILLET 1923
La justice s'efforce de pénétrer le mystère de Graulhet
L'instruction sur le mystère de Graulhet marque un temps d'arrêt, toutes les dépositions utiles ont été recueillies. On attend pour la continuer l'arrivée des procès verbaux donnant les résultats de l'enquête médico-légale confiée au Docteur Sorel professeur à la Faculté de Toulouse et à laquelle sont soumis les restes du malheureux receveur des Postes M. Peytavin et les effets d'habillement saisis au domicile du brandevinier Ayral. Nous pouvons d'ores et déjà faire connaître que l'examen de ces derniers, dont un pantalon partiellement lavé n'a rien relevé de suspect. Entre temps, la justice s'occupe d'un vol de vin reproché à Ayral.
LE MATIN DU 12 AOÛT 1923
Les à-côté du mystère de Graulhet Ayral, le brandevinier condamné en correctionnelle pour délit de vol et abus de blanc-seing
Le brandevinier Ayral, dont depuis de longs mois, la justice cherche établir la culpabilité dans la ténébreuse affaire de l'incendie du bureau de Poste de Graulhet, a comparu aujourd'hui devant le tribunal correctionnel, pour y répondre des délits dont les diverses perquisitions opérées à son domicile ont fait découvrir les éléments. Il s'agit d'un délit de vol commis au préjudice de M. Moulis son restaurateur, et d'un abus de blanc-seing, dont aurait pu souffrir un de ses confrères brandeviniers, qui cédant au chantage, avait signé en blanc une reconnaissance pour une dette de 500 francs. Ayral avait écrit sur ce papier en blanc « en portant la dette à 3.500 francs". Ayral n'a changé ni d'allure, ni de tactique. Il nie tout, même l'évidence. Le témoignage précis de sa femme, aujourd'hui divorcée n'a aucun effet sur lui. Au moment où cette dernière, quittant la barre, regagne sa place, elle apostrophe violemment son mari et lui reproche la réputation qu'il fait rejaillir sur son fils.
Le président du tribunal réprime cette violence. Le témoin sort, les larmes aux yeux mais revient sur le-champ, la figure contractée mais sèche. Les interrogatoires qu'Ayral a subis ont démontré chez lui une certaine habileté. Il lui faut peu de temps pour peser l'importance de ses réponses, pour tenter d'expliquer ce qu'elles peuvent renfermer de contraire à sa théorie. Après délibération, le tribunal le condamne respectivement à un mois et six mois de prison, avec confusion des peines. Quant à l'affaire du bureau de Poste, l'instruction recueille toujours, des témoignages. Elle n'a encore reçu qu'une partie du rapport réclamé au médecin légiste.
LE MATIN DU 25 AOÛT 1923
Ayral, le brandevinier, se décide à faire choix d'un avocat
L'inculpé Ayral s'est enfin décidé à se faire assister d'un avocat. Il a fait choix de Me Sizaire, maire de Castres et membre du barreau de cette ville auquel a été remis le dossier de l'incendie du bureau de Poste. Aussitôt l'examen de ce dernier par l'avocat terminé l'instruction reprendra. Ayral récemment condamné à un mois de prison pour vol est d'ailleurs sous le coup d'une nouvelle inculpation. Il s'agit d'un vol de numéraire de 4.000 francs au préjudice d'un de ses voisins, et que, faute de preuves, la justice avait dû abandonner. Les réticences de certains témoins étant tombées depuis qu'Ayral est à la disposition de la justice, cette dernière a pu rassembler assez d'éléments pour étayer sa culpabilité.
LE MATIN DU 12 NOVEMBRE 1923
Aucune preuve matérielle n'est venue depuis sept mois, étayer l'accusation portée contre le brandevinier Justin Ayral
L'information ouverte depuis bientôt sept mois par M. Galibert d'Auque, juge d'instruction, contre le brandevinier Justin Ayral, accusé de l'assassinat du receveur des Postes Peytavin et de l'incendie du bureau de Poste de Graulhet, semble devoir être close d'ici à quelques jours. La justice a maintenant entra les mains les conclusions des experts qui avaient été commis pour rechercher la nature des débris et ossements ramassés dans les décombres de l'incendie, examiner un pantalon saisi au domicile d'Ayral, Graulhet, et déterminer la nature des taches suspectes relevées sur l'étoffe. En réalité, l'accusation ne doutait pas un instant que les débris humains qu'elle soumettait a l'examen des experts ne fussent les restes du malheureux receveur, mais elle espérait que, malgré leur carbonisation à peu près complète, les médecins commis pourraient peut-être y trouver la preuve matérielle de l'assassinat de M. Peytavin. Sur ce point, l'information n'a pas eu satisfaction. Les experts se sont bornés à conclure que les débris ramassés dans l'incendie du bureau de Poste étaient des débris humains, sans plus.
En ce qui concerne l'examen du pantalon d'Ayral, les chimistes déclarent n'avoir relevé aucune trace de sang sur ce vêtement mais ils ajoutent que les deux jambes du pantalon, de la cheville aux genoux, peu avant le moment où il fut saisi, avaient subi un lavage. Ayral a-t-il lavé son pantalon pour faire disparaître, ainsi que le pense la justice, des traces sanglantes dont l'origine aurait dénoncé son crime ? L'a-t-il plus simplement lavé pour enlever des taches de boue ou de graisse ? Il est probable qu'on ne le saura jamais, l'inculpé fidèle à son système de défense, niant le lavage de la culotte comme il a nié aussi d'autres faits nettement établis, dont, notamment, l'achat d'un pistolet automatique chez l'armurier Boujol à Lavaur, quelques jours avant le tragique événement de Graulhet. Sur une indication qui lui est tout récemment parvenue, la brigade mobile de Toulouse enquête très discrètement autour d'un personnage qui fut en relations avec Ayral à l'époque de l'incendie du bureau de Poste. Ce personnage est réputé pour l'habileté avec laquelle il parvient à écouler des valeurs dont la provenance n'est pas toujours des plus licites. Et la police, qui a son idée là-dessus, semble s'attacher à rechercher si quelques-unes des valeurs disparues dans l'incendie du bureau de Poste n'ont pas passé entre les mains du personnage, ce qui, dans l'affirmative, expliquerait les relations de celui-ci avec Ayral, cela n'émeut pas le brandevinier. A ceux qui lui rendent visite dans sa prison et qui s'entretiennent avec lui du triple crime dont on l'accuse, Ayral déclare en haussant les épaules : " Mais c'est une plaisanterie. Vous n'y songez point, le pense. C'est idiot de me croire coupable de ça. Jamais on ne pourra m'envoyer aux assises."
Il est moins rassuré pour de menues peccadilles que la justice relève à son actif, au cours de l'instruction actuelle et qui valent à Ayral d'avoir été transféré de la prison de Lavaur à Toulouse.
C'est, en premier lieu, un vol de quelques bouteilles de vin et d'un chandelier au préjudice de M. Moulis, aubergiste, à Graulhet. Puis une escroquerie commise à l'aide d'un blanc-seing, au préjudice d'un autre commerçant de Graulhet : M. Viguier. Ces deux délits valurent au brandevinier d'être condamné à huit mois de prison par le tribunal de Lavaur. Mais Ayral ayant interjeté appel, l'affaire viendra le 14 novembre devant la Cour de Toulouse. En outre, Ayral a formé, par les soins de son nouvel avocat, Me Milhaud, de Toulouse, remplaçant Me Sizaire, de Castres, un pourvoi en cassation contre un arrêt de la chambre des mises en accusation le renvoyant devant les assises du Tarn pour y répondre d'un vol qualifié. Il s'agit, là aussi, d'une peccadille vieille de plusieurs années que M. Galibert d'Auque glana en fouillant la vie de son client, si riche en méfaits de toutes sortes. A l'époque, Ayral ayant acheté pour 4.000 francs deux vaches à Mme Cunac, à la Marronnière, s'en vint, le lendemain du jour où il avait conclu le marché cambrioler l'armoire de la fermière. Il emporta, outre les 4.000 francs versés la veille, les quelques économies de la brave femme. Pour ce vol, Ayral ne veut pas être poursuivi, alléguant que c'est un simple délit couvert par la prescription. La chambre des mises en accusation estime, au contraire, que ce vol ayant été accompagné de l'escalade circonstance aggravante devient un crime pour lequel ne jouent pas les délais de prescription.
D'où le pourvoi d'Ayral.
LE MATIN DU 22 NOVEMBRE 1923
Le brandevinier Ayral en appel Toulouse
La cour d'appel a confirmé deux jugements des 4 et 11 août dernier, du Tribunal correctionnel de Lavaur, condamnant le brandevinier Justin Ayral de Graulhet, à un mois de prison pour vol de bouteilles de vin blanc et d'un chandelier à son hôtelier, M. Jacques Moulis, et à six mois de détention pour abus de confiance et abus de blanc-seing au préjudice d'un mégissier de Graulhet, qui lui avait vendu un alambic pour distillation d'eau-de-vie..
LE MATIN DU 16 JANVIER 1924
Le brandevinier Ayral est transféré à Albi
L'appel formé par Ayral, le brandevinier de Graulhet, au sujet de la décision de la chambre des mises en accusation le renvoyant devant la Cour d'Assises du Tarn, non pas pour l'affaire du bureau de Poste encore à l'instruction, mais pour vol qualifié de numéraire commis à la Marronière ayant été rejeté, l'inculpé a quitté hier matin sous bonne escorte la maison d'arrêt de Lavaur pour celle d'Albi. Il y attendra l'ouverture de la prochaine session des assises, où cette affaire sera appelée.
LE MATIN DU 3 FÉVRIER 1924
Le brandevinier AYRAL est condamné pour vol à cinq ans de travaux forcés
Le brandevinier Justin Ayral, sur la tête duquel pèsent les redoutables inculpations d'assassinat, de vol et d'incendie, à propos de la mort tragique du receveur des Postes de Graulhet, vient de comparaître devant les assises du Tarn, pour vol qualifié. Il s'agit du cambriolage opéré le 30 novembre 1919, à là métairie de la Marronnière commune de Briatexte (Tarn).
Ayral, qui connaissait les aîtres de la maison, mettant à profit la courte absence de Mme veuve Cunac et de son fils Germain, métayers, est accusé de s'être introduit ce jour-là, à l'aide d'escalade et de fausses clés, dans le logis désert et de s'être emparé d'une somme de 4.100 francs en billets de banque, serrés dans un portefeuille lui même enfermé dans l'armoire d'une chambre. Au cours de l'audience, Ayral nie énergiquement avoir commis ce vol. Sa défense est habile. A plusieurs reprises il conteste avec force certains témoignages. Le bâtonnier du barreau d'Albi, Me Alibert, désigné d'office, combat pied à pied les faits de l'accusation et ne laisse pas subsister grand-chose des présomptions, car il n'y a que des présomptions qui pèsent sur Ayral. Le jury n'en rapporte pas moins un verdict affirmatif.
En conséquence, Ayral est condamné à cinq ans de travaux forcés et dix ans d'interdiction de séjour.
LE MATIN DU 28 JUIN 1924
Le brandevinier AYRAL en correctionnelle
500 francs d'amende pour fabrication et vente d'absinthe
On se souvient que dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1923 un incendie détruisait le bureau de Poste de Graulhet, dont M. Peytavin était receveur.Tout fut anéanti et le cadavre carbonisé du receveur, fut retrouvé dans les décombres. Le brandevinier Justin Ayral, accusé d'assassinat et d'incendie volontaire fut arrêté le 22 avril. Il déclara qu'il s'était présenté au bureau de Poste pour apporter au receveur de l'absinthe qu'il fabriquait clandestinement. Le Tribunal correctionnel vient justement de condamner Ayral à 500 francs d'amende, aux décimes quintuplés et aux droits, pour fabrication et vente de cette absinthe.