Ravitaillés, ils sont aussitôt repartis pour l'Espagne
Les avions qui partent et qui n'arrivent nulle part sont à l'ordre du jour depuis longtemps. Mais depuis le 2 septembre, particulièrement, l'opinion publique était très émue par « l'enlèvement » des « Vultee » de Toussus, qui décollèrent à destination de Toulouse pour n'y jamais parvenir. Nous sommes en mesure d'affirmer, — et nous ne craignons sur ce point aucun démenti — que les trois appareils américains ont atterri le 2 septembre, vers 13 heures, sur l'aérodrome de GrauIhet (Tarn), où ils étaient attendus, car tout était prévu pour leur ravitaillement qui eut lieu avant leur départ définitif pour l'Espagne. Voilà donc un « mystère » élucidé. Mais par quel miracle ces avions rouges ont-ils été annoncés, attendus et ravitaillés, alors que la France entière se demandait par quel trou d'aiguille leurs carlingues avaient bien pu passer ? Ce maître tour de prestidigitateur a été exécuté par les services d'Air-Languedoc.
Air-Languedoc
— Qu'est-ce que Air-Languedoc ? — La sœur cadette d'Air-Pyrénées. Mêmes buts, mêmes moyens, mêmes tendances, mêmes pilotes, mêmes appareils armés pour le combat aérien, envolés sous des prétextes commerciaux, avec des numéros au noir de fumée sur lesquels il suffit d'un simple coup de chiffon pour mettre en lumière les matricules tout prêts de l'armée gouvernementale. Le grand public ne connaissait guère Air-Pyrénées. Air-Languedoc est presque complètement inconnu. Cela tient à la date récente de sa création. Voici d'ailleurs la copie intégrale du premier paragraphe des statuts : « Aux termes d'un acte sous signatures privées, en date à Paris du 20 juin 1937, enregistré à Paris, premier A. S. S. P., le 1er juillet 1937, n°13, aux droits de sept cent cinquante francs ; 1° M. Henri Lacloche, demeurant à Paris, 3, rue Bixio ; 2° M. Roger Nouvel, demeurant à Sainte-Cécîle près Gaillac (Tarn) ; 3° M. Abel Guidez, demeurant à Paris, 210, faubourg Saint-Martin ; 4° M. Victor-Jean Poirier, demeurant A Paris,2 rue Marbeuf, ont formé une société à responsabilité limitée, ayant pour objet la création et l'administration de centres d'aviation sur tout te territoire de la France métropolitaine et plus spécialement à Graulhet (Tarn) et a Gaillac (Tarn).
La dénomination de la Société est « Air-Languedoc ». Le siège social est établi à Paris, 78, avenue des Champs-Elysées. Le capital social est de 25.000 fr divisé en cent parts de 250 francs chacune qui sont attribuées, à savoir : à M. Lacloche 25 parts, ci... 25 à M. Nouvel : 25 parts, ci... 25 à M. Guidez : 25 parts, ci... 25 à M. Poirier : 25 parts, ci...25 Ensemble : 100 parts, ci... 100.
Les associés ont entièrement libéré en espèces leurs parts sociales. »
Dans cet extrait d'acte, les effets rejoignent les causes : on remarquera que le siège social d'Air-Languedoc, 78, avenue des Champs-Élysées, n'est autre que celui de la S. F. T. A. (Société française de transports aériens), fondée peu après le début de la guerre d'Espagne, et dont le directeur, Aimé Pillain, dirigeait, il y a quelques années, des ateliers de réparations d'avions, et a vendu quantité d'appareils à l'armée chinoise. A ses côtés, siège un directeur adjoint, Lucien Cornet, communiste, ancien directeur de la ligne Corse-Azur (Nice-Bastia), dont les appareils furent vendus a la S. F. T. A le lendemain de l'arrêt de la ligne méditerranéenne.
Le sens de l'orientation
On pourrait se demander pourquoi, puisque Air-Pyrénées fonctionnait à plein rendement, les anciens pilotes de chasse de l'escadrille Espana ont doublé leur fructueuse activité en constituant Air-Languedoc. La raison en est bien simple.Les fameux chasseurs d'André Malraux ne touchaient-ils pas à Madrid des appointements de 50,000 francs par mois, et la prime formidable de 100.000 francs par appareil abattu ? Il ne restait plus aux rescapés qu'à faire fructifier cette fortune rapide en tirant parti de leurs puissantes relations à Valence et de la complicité de M. Pierre Cot.. Air-Pyrénées couronna leurs projets. Et sous couleur d'aviation commerciale, on livra à l'Espagne tous les avions qui faussent si facilement compagnie à leurs gardiens. Mais ici-bas, tous les rêves passent. Après la prise d'Irun, de Bilbao, de Santander, l'activité de ces messieurs se réduisait à « la poche » de Gijon. Et les bons apôtres qui prêchent dans les meetings l'imminence des victoires gouvernementales, jugèrent plus prudent de transporter vers les frontières catalanes la deuxième édition de leur chef d'œuvre. C'est ce qu'on appelle le sens de l'orientation. Une fois de plus, la loi est formelle : aucune société aérienne ne peut être constituée sans l'assentiment du ministre de l'Air, M. Pierre Cot, récidiviste, n'en restera pas là.
Pierre Apesteguy.
| Volontaire en Espagne républicaine, Abel Guidez succéda à André MALRAUX à la tête de l’escadrille Espana fin 1936 et il conserva cette fonction jusqu’au 18 mars 1937. Il fut tué en octobre 1937 lors de l’évacuation des « brigadistes » par voie aérienne (https://maitron.fr/spip.php?article94062, notice GUIDEZ Abel , version mise en ligne le 2 novembre 2010, dernière modification le 23 octobre 2021.) |