• - Le crime du Receveur des Postes

     

     

     MEURTRE

     

    Plusieurs mois de recherches dans la presse, plusieurs semaines de composition des articles pour vous faire découvrir un des
    faits divers criminel les plus retentissants de la première partie du XX° siècle à Graulhet : Le meurtre du receveur des Postes de Graulhet dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1923...Un long récit agrémenté d'un lexique bien instructif en fin d'article...Bonne lecture !

     

     

    LE MATIN 2 AVRIL 1923

    Le feu détruit un bureau de poste - On retire des décombres le cadavre du receveur

    Un violent incendie,dont les causes sont encore mal déterminées, bien que toute idée de malveillance semble devoir être écartée, éclata la nuit dernière dans le bureau de Poste de Graulhet (Tarn). Les flammes se propagèrent rapidement, envahirent l'appartement du receveur. M. Peytavin, puis l'immeuble en entier. Rien ne put être sauvé. Mobilier postal, mobilier du receveur, ses titres et valeurs personnelles, les valeurs de l’État et bons de la Défense nationale, tout a été détruit. Les pertes sont considérables. M. Peytavin dont la femme était partie la veille pour aller passer les vacances de Pâques à Saint-Elix (Haute-Garonne), et dont le fils est employé des Postes à Paris, périt asphyxié. Son cadavre carbonisé a été retrouvé dans les décombres.

    La direction des P. T. T. a établi un poste de fortune sous la Halle.

     

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    Après l'incendie

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    La carte postale qui a servi pour illustrer l'article du quotidien LE MATIN

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    LA COUPURE DE PRESSE

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    LE MATIN 4 AVRIL 1923

    L'INCENDIE DU BUREAU DE POSTE DE GRAULHET
    L'enquête n'en a pas révélé les causes

    L'enquête ouverte dans le but de découvrir les causes de l'incendie de la poste de Graulhet n'a pas fait un pas.Il faudra s’en tenir aux conjectures. Seul, le disparu aurait pu indiquer comment s'est produit le sinistre.Un industriel qui jetait son courrier vers 1 heure du matin n'a rien aperçu d'anormal. Les voisins, eux non plus, n’ont rien constaté. L'un d'eux, habitant la maison, et qui a perdu son mobilier, a vu l'incendie vers 3 heures et demie. Il a immédiatement prévenu la gendarmerie. Des bruits tendant à incriminer la malveillance ont circulé. Mais le fait que la gendarmerie elle-même a fracturé les portes du bureau, enlevé les appareils télégraphiques et vidé le tiroir-caisse qui contenait 700 francs, s'accorde mal avec cette hypothèse. Aucun indice n'est découvert. Dans les décombres, on a retrouvé une partie seulement du cadavre du receveur, M. Peytavin la tête manque ainsi que quelques parties du corps. Du premier étage, où l'incendie se déclara d’abord, le corps fut entraîné au rez de-chaussée et déchiqueté par l'effondrement des planchers au plafond et de la toiture.

    LE MATIN 22 AVRIL 1923

    Notre enquête sur la mort tragique du receveur des postes de Graulhet

    M. PEYTAVIN DONT LES RESTES FURENT DÉCOUVERTS DANS LES DÉCOMBRES DE SON BUREAU INCENDIÉ AURAIT ÉTÉ ASSASSINÉ

    Le dimanche 1er avril, à 3 h. 45 un incendie se déclarait dans l'appartement de M. Peytavin, directeur du bureau de Poste de Graulhet (Tarn). Le feu couvait certainement depuis un moment, car un commerçant, M. Calvel, et ses enfants, qui occupent les deux étages placés au-dessus du bureau, furent réveillés par le crépitement des flammes. Ces flammes, en une longue gerbe, jaillirent de la chambre du directeur des Postes. Aussitôt M. Calvel donna l'alarme. Pompiers et gendarmes accoururent dix minutes plus tard, suivis bientôt de M. Satjé, commissaire de police de Graulhet. L'incendie avait déjà gagné le bâtiment de gauche, où est établi l'atelier du monteur, et à droite le bureau de poste lui-même. On ne put sauver que les registres de comptabilité et les appareils téléphoniques.Deux heures plus tard, des trois immeubles formant l'ensemble du service des P. T. T. il ne restait plus que des murs calcinés menaçant ruine. Du directeur, on était sans nouvelles il n'avait pas été vu sur les lieux du sinistre. Avait-il fuit, affolé, devant l'incendie ? Avait-il, au contraire, trouvé la mort dans les flammes ? Tout ce qu'on savait, c'est que, cette nuit-là, M. Peytavin était seul chez lui, sa femme étant, dans l’après midi partie à Saint-Elix (Haute-Garonne), où elle comptait passer les vacances de Pâques. Cependant, pour être fixé sur le sort du receveur, M. Satjé, commissaire de police, fit procéder, malgré le danger de l'opération, à une exploration superficielle des décombres. Alors, sous les matériaux du premier étage, on mit au jour quelques débris humains : fragments de crâne, tronçon de colonne vertébrale, un cœur, des parcelles de foie. C'était tout ce qui restait du cadavre du malheureux M. Peytavin.

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    Dans là journée, à l'aide des pièces comptables sauvées de l'incendie, on dressa une liste des valeurs présumées détruites par le feu. Le tout représentant environ 900.000 francs se décomposait ainsi Bons du Trésor et de la Défense nationale non émis; 430.000 francs ; recette du bureau de Poste dans la journée du 31 mars, 325.000 francs dont 209.000 francs en billets de 1.000 francs valeurs et obligations, propriété personnelle du receveur et de sa femme 110.000 francs. Il ne restait plus qu'à établir les causes exactes du sinistre. Le parquet de Lavaur laissa ce soin à M. Satjé, commissaire de police. Mais sur ce point tout le monde paraissait d'accord M. Peytavin, indisposé dans la nuit, avait dû se lever et, en allumant sa lampe, enflammé accidentellement sa literie. Incapable de fuir, soit qu'il eût été pris d'une syncope, soit pour toute autre raison, il avait péri dans les flammes. Cependant cette hypothèse était loin d'être exacte. Et à peine était-elle émise que des découvertes faites dans les décombres devaient bientôt la réduire à néant. On peut en effet penser, avec quelque raison aujourd'hui, que M. Peytavin a été assassiné par un malfaiteur venu pour voler les fonds et les valeurs de la Poste, et que le bandit, son crime accompli, et pour en détruire la trace, a volontairement mis le feu à l'appartement occupé par le receveur. Pour la clarté de ce qui va suivre, quelques explications sont indispensables.

    M. Peytavin était âgé de 55 ans. Marié en secondes noces, il était d’un premier lit, père de deux enfants, tous deux employés des P. T. T. Paris, où il avait longtemps résidé lui-même. Nommé, à Graulhet en 1918, il venait de Dunkerque, où il dirigea pendant la guerre le service télégraphique avec un courage qui lui valut une citation à l'armée. C'était aux dires de ses chefs et de ceux qui le connurent, un fonctionnaire modèle, méticuleux et précis. Le bureau de Poste de Graulhet ne possédant pas de coffre-fort, le receveur montait chaque soir le tiroir-caisse contenant la recette de la journée dans sa chambre et le plaçait sur une chaise près de son lit. Étant donné le trafic important qui se fait à Graulhet, gros centre de mégisserie, cette recette atteignait aux fins de trimestre des sommes très élevées. Cette situation était connue du personnel des P. T. T. et par les conversations de celui-ci, elle était également connue en ville de bien des gens. M. Peytavin avait grand soin de séparer ses valeurs personnelles de celles de sa femme et des valeurs dont il était responsable vis-à-vis de son administration. C'est ainsi qu'il enfermait les bons de trésorerie non émis dans une pièce spéciale de son appartement dont seul il avait la clé. Dans l'armoire de la chambre qu'il partageait avec Mme Peytavin étaient placés les 30.000 francs d'obligations propriété de sa femme enfin sa petite fortune à lui était contenue dans une valise déposée elle-même dans une chapelière et placée dans une troisième pièce. On va le voir, c'est à cette séparation des propriétés de chacun qu'on doit la découverte d'une partie de la vérité

    Dans la journée qui suivit l'incendie, dès que le feu fut devenu moins violent, parmi le tas de décombres, les pompiers et les gendarmes, sous là surveillance du commissaire de police et de l'adjudant de gendarmerie Laporte, entreprirent des fouilles à l'endroit où s'était effondrée chaque pièce dans le but de rechercher les valeurs qui y étaient enfermées. Cette opération ne donna de résultat qu'en ce qui concerne les titres appartenant en propre à M. Peytavin, c'est-à-dire ceux contenus dans la valise et la chapelière. Bien, qu'ils fussent en partie brûlés, il restait un fragment de chacun d'eux, ce qui permit d'en établir la liste à peu près exacte. On découvrit aussi, à demi fondus, les bijoux de Mme et M. Peytavin et quelques sous du tiroir-caisse. On retrouva à peu près trace de tous les objets ou papiers, sauf des liasses de coupures et de la recette journalière, non plus que de l'énorme liasse des billets non émis. Le papier comprimé brûle difficilement. Il laisse des cendres. Vainement, à l'emplacement où avaient dû se consumer les valeurs disparues, on fit des recherches, on ne retrouva même pas trace de cendres de papier. On acquit alors la conviction que les 30.000 francs de Mme Peytavin, les 450.000 francs de bons du Trésor ou de la Défense nationale, les 325.000 francs de coupures n'avaient pas été détruits par les flammes. Ils avaient donc été volés et l'hypothèse du vol engendra immédiatement celle de l'assassinat du receveur et de l'incendie volontaire de la Poste.

    Avisé, le parquet de Lavaur ouvrit sous cette triple inculpation une nouvelle information. La brigade mobile de Toulouse reçut mission de rechercher l'auteur de ce crime. Le commissaire Dautel, jadis de la première brigade mobile de Paris où il traita de très importantes affaires, dont la plus notoire fut l’arrestation de Landru, vint à Graulhet Il enquêta une journée, fit demi tour et regagna Toulouse. On ne l'a pas revu depuis et cependant que de faits nouveaux sont venus transformer en quasi certitude l'hypothèse de l'assassinat, du vol et de l'incendie.

    Depuis trois jours, j'ai vu des voisins de M. Peytavin. J'ai recueilli d'eux des témoignages des plus importants. Il en ressort que dans la soirée qui précéda l'incendie six personnes dignes de foi virent ou entendirent un inconnu tenter de pénétrer, dans le bureau de Poste. Ces témoignages que la police n'ignore pas, les voici tels que je les ai reçus. M.Mourier mégissier, était occupé le samedi, veille de Pâques, vers minuit à faire son courrier, quand il entendit un bruit insolite - comme la chute d'un objet de métal semblant venir du bureau de Poste. Il se mit à sa fenêtre et sa présence eut pour conséquence de faire fuir un ou plusieurs individus qui devaient stationner dans la rue Cardenal, où est situé l'appartement du receveur, et qui disparurent en contournant l'angle de la rue de la Poste sur laquelle s'ouvre le bureau. M. Mourier ne vit personne, mais il entendit des pas, précipités. Un peu plus tard, M.Mourier aperçut à l'intérieur de l'appartement de M. Peytavin une lueur qui se reflétait sur le mur situé en face et il crut voir en même temps, contre une porte, un individu se dissimulant et semblant guetter l'entrée du domicile du receveur. De son côté, Mme Viguier dont l'appartement fait face rue Cardenal à celui de M. Peytavin, entendit vers 2 heures du matin quelqu'un frapper avec le heurtoir la porte de M. Peytavin. Le receveur n'ouvrant pas les coups devinrent plus violents. Intriguée, Mme Viguier se leva pour, regarder par la fenêtre, mais prise d'inquiétude elle n'osa pas ouvrir et se recoucha. La pendule sonna alors la demie de 2 heures. Une autre voisine, Mme Ouat, vers 1 h. 30, entendit un bruit semblant venir de la Poste, puis elle perçut des coups très distincts qui étaient frappés à plusieurs reprises à la porte de M. Peytavin. Mme Ouat se leva alors, ouvrit une fenêtre et vit un homme arrêté d'abord devant la porte s'éloigner, ensuite, par la rue de la Poste. Mme Marie Pagès, qui est employée fréquemment au bureau de Graulhet, occupe un logement contigu à celui du receveur. Elle entendit ce même soir, vers minuit, un gémissement. « Maman, c'est quelqu'un qu'on assassine » lui dit son enfant. Et en elle-même, elle fit cette réflexion « On dirait, en effet, que c'est quelqu'un qui est à l’agonie » Elle entendit ensuite plusieurs coups bien nets frappés contre la porta du receveur. S'étant levée vers 3 heures, elle perçut chez M. Peytavin un bruit anormal assez semblable à celui que font les rats courant dans le parquet. C'était le crépitement de l'incendie. Une heure plus tard, en effet, la Poste était en feu.

    L'homme entendu ou vu rôdant par ces témoins, aux abords de la poste, ne peut être que l'incendiaire et le meurtrier de M. Peytavin. C'est du moins l'opinion à peu près générale ici. Mais nul ne peut fournir sur lui, quant à présent, une particularité permettant de le faire reconnaître. Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'il n'appartenait pas au personnel du bureau de Poste ; qu'il était cependant bien avec le receveur, puisqu'il pouvait se permettre de venir frapper chez lui en pleine nuit, et qu'il savait Mme Peytavin absente. Et cela pour les policiers, circonscrit suffisamment les recherches.

    LE MATIN 23 AVRIL 1923

    La rumeur publique désigne l'assassin de M. Peytavin, receveur du bureau de poste

    Un important témoignage a été recueilli aujourd’hui. Il confirme que, un moment avant l'incendie, un mystérieux visiteur, celui-là même que de nombreux témoins entendirent frapper à la porte de M. Peytavin, a pu pénétrer dans l'appartement où était couché le receveur.

    Ce témoignage émane de Mme Calvel, une vieille femme de 72 ans, mère du commerçant qui occupe les deux étages situés au-dessus du bureau de poste. Samedi, veille de Pâques, dans la nuit, Mme Calvel fut réveillée en sursaut par le violent claquement de la porte donnant accès à l'appartement du receveur. Mme Calvel perçut ensuite très nettement le bruit de pas de quelqu’un qui montait l'escalier, et qui, après avoir traversé le couloir accédant à la chambre de M. Peytavin, pénétrait dans cette pièce. Mme Calvel connaissait parfaitement le pas du receveur et sa manière habituelle de fermer la porte elle affirme que, cette nuit-là, ce n’était pas le receveur qui déambulait ainsi à l'étage au-dessous. Intriguée par cette visite insolite, la vieille dame ne put se rendormir de la nuit. Cependant, au moment précis de l'incendie, elle n’entendit plus aucun bruit.

    Dès le lendemain, lorsqu’elles eurent connaissance des incidents qui avaient marqué cette nuit tragique, notamment de la visite de l’étranger mystérieux, un certain nombre de personnes n’hésitèrent plus à considérer l'inconnu comme le criminel qui avait incendié le bureau de Poste et tué son directeur. Malgré la gravité de la terrible accusation qu’elles allaient faire peser sur lui, elles révélèrent le nom de celui qu'elles croyaient capable d’un tel forfait. La personne que dénonçait ainsi la rumeur publique est un homme jouissant d'une certaine aisance mais il faut reconnaître que son passé est marqué d'incidents dont sa réputation eut quelque peu à souffrir.

    Originaire d'une famille excellente, on lui impute, outre une légère peccadille, un larcin qui lui valut une condamnation - des actes plus graves dont la police eut jadis à connaître, mais dont il se tira, grâce à sa grande habileté. Cet homme est domicilié à Graulhet. Il possède de nombreux amis dans le département. Depuis un an, il avait fait la connaissance de M. Peytavin. A la suite de ces témoignages, la police mobile a décidé d'entendre la personne désignée, qui, par une troublante coïncidence, quitta Graulhet le lendemain même de la nuit tragique.

    LE MATIN 24 AVRIL 1923

    LA TRAGÉDIE DE GRAULHET

    MEURTRE

    Le brandevinier Justin Ayral accusé de l'assassinat du receveur des postes et d'incendie volontaire est arrêté. Il proteste de son innocence aucune charge matérielle n'ayant été jusqu'ici relevée contre lui. L’enquête au sujet de la mort tragique de M. Peytavin, receveur des Postes, activement poussée par M.Satjé, commissaire de police et par M. Dautel, commissaire à la brigade de police mobile de Toulouse, ainsi que par les inspecteurs Bousquet et Pradelle, a provoqué la venue, aujourd’hui, en un d'après-midi, de M. Gso, procureur de la République, et de M. Galibert d'Auque, juge d'instruction du parquet de Lavaur. Ce transport de justice a déterminé l'arrestation d'un habitant du bourg, un brandevinier (fabricant et vendeur d'eau-de-vie), Justin Ayral 43 ans, qui a été écroué à 19 heures à la prison de Lavaur, sous la triple inculpation d'homicide volontaire sur la personne de M. Peytavin, de vol et d'incendie volontaire dans un lieu habité. Justin Ayral est cet habitant de Graulhet que la rumeur publique accusait, comme je vous l'ai dit hier, et contre lequel divers témoins ont apporté des précisions assez troublantes.

    A dire vrai, il n'y a, jusqu’ici, aucune charge matérielle probante contre l'assassin présumé du receveur des Postes, mais son passé, son brusque départ au lendemain de l'incendie, et plusieurs contradictions relevées dans ses dires l'accablent.

    « C'est un homme capable de tout » Originaire de Briatexte où réside encore sa femme dont il est divorcé depuis deux ans, Justin Ayral, brandevinier aisé, possesseur d'une distillerie ambulante, est fort connu dans la région. De sa profession, voire de bénéfices provenant de contrebande, il tire par an une trentaine de mille francs. Sa réputation est déplorable et de lui on dit communément « C'est un homme capable de tout ». Son casier judiciaire porte une condamnation, quoique mainte fois la justice eut à connaître de ses agissements délictueux. Mais en homme retors et débrouillard, le bouilleur de cru réussit souvent à échapper à la rigueur des tribunaux. Travailleur acharné quand il veut travailler, aimable, serviable à l'occasion, bon vivant, Ayral est une espèce de Don Juan de village.

    Au lendemain de l'incendie où M. Peytavin devait périr, le brandevinier quitta brusquement Graulhet. Dans le bourg ce départ ne surprit tout d'abord personne. On savait qu'Ayral mûrissait de vastes projets : un nouveau mariage à Toulouse, la construction d'immeubles, l'achat d'un café dans la région. A son fils, qui habite avec lui, il avait annoncé son intention de pousser peut-être jusqu’à Paris. A certains il avait dit « Je pars pour Toulouse pour suivre un traitement dans une clinique. Aux autres « Je vais à Castres ou à Gaillac". L'enquête reprise ces jours-ci à Graulhet avait permis aux policiers d'enregistrer non seulement les graves accusations colportées sur Justin Ayral mais aussi d'établir que le brandevinier n’ignorait rien des habitudes du receveur des Postes, montant chaque soir, dans sa chambre à coucher, les sommes importantes et les liasses de valeurs dont il était dépositaire. Lorsque se produisit l'incendie du bureau de Poste, le distillateur avait été aperçu aux abords du sinistre. On avait remarqué qu'il était sombre et défait.

    Le lendemain matin, son attitude avait été plus étrange encore. Il semblait fuir Mme Peytavin, rappelée en hâte.

    Des perquisitions infructueuses ont été opérées à son domicile

    S'entretenant avec ses concitoyens, Ayral défendit, contre les partisans de l'assassinat, la thèse de l'accident. Enfin, lui qui ne quittait Graulhet que très rarement, quitta le bourg. Nul ne savait où il s'était rendu. Hier, dimanche, Justin Ayral était de retour à Graulhet. Le commissaire Dautel et ses inspecteurs, informés aussitôt, le convoquèrent à la mairie. A titre de témoin, ils le questionnèrent longuement sur la fin tragique du receveur des Postes.

    L'après-midi, les policiers procédèrent, dans la chambre du brandevinier, route de Castres, à une perquisition. Rien d'intéressant ne fut trouvé touchant le sujet préoccupant la police.

    A 22 heures, Ayral fut conduit dans un hôtel celui où logeaient le commissaire Dautel et ses collaborateurs. Ce matin le témoin était à nouveau interrogé. A l’hôtel, ignorant qu’il était discrètement surveillé, il avait, dans la matinée, parlé à deux individus, qui l'approchèrent un moment, d’économies tenues cachées chez lui et d’une somme déposée en banque. Cet argent provenait, avait-il dit, de bénéfices non déclarés au fisc, et Ayral paraissait redouter que cette somme ne tombât entre les mains des policiers. Avisé, M. Dautel procéda immédiatement à des fouilles dans l'immeuble habité par le brandevinier. Mais celui-ci n’ayant pas voulu dénoncer la cachette, le magot ne put être découvert.

    Au cours de l'interrogatoire que lui firent subir à 17 heures les magistrats du parquet de Lavaur, Ayral, en ce qui concerne l'incendie de la poste et la mort de M. Peytavin, fit des déclarations précises.

    Je suis, a-t-il dit complètement étranger à cette sombre affaire. La veille de l’incendie, je me suis couché à 21 heures. Réveillé par le tocsin, je me rendis à la Poste, comme tout le monde. Depuis, ayant affaire à Toulouse, je suis parti pour cette ville. Sur sa situation de fortune, sur ses déplacements, Ayral fut des plus discrets. Il nia les propos tenus le matin même à l’hôtel et relatifs aux économies cachées. Sur certains points n’ayant qu’un rapport secondaire avec l’incendie, Ayral se montra en contradiction à plusieurs reprises non seulement avec lui-même, mais aussi avec l’enquête de la police. Ce sont ces contradictions qui décidèrent surtout de son arrestation.

     

    LE MATIN DU 25 AVRIL 1923

    LA MORT DU RECEVEUR DES POSTES DE GRAULHET

    Quelques jours auparavant Justin Ayral, avait acheté un pistolet automatique

    Quand Justin Ayral quitta, hier, à la fin de l'après-midi, la mairie de Graulhet pour être écroué à la prison de Lavaur, s'adressant aux curieux qui se pressaient sur la place, il leur dit en patois :  Je reviendrai bientôt. Je ne suis pas un assassin

    C’est qu’en effet l'arrestation du brandevinier ne démontre pas qu'on tient en lui le voleur, l'incendiaire du bureau de Poste. Contre Ayral, il convient de le souligner, il n'y a aucune preuve matérielle. Seules de très graves présomptions, dont l'importance n'est d'ailleurs pas connue de l'inculpé, ont été retenues contre lui. Elles justifient cependant le mandat de dépôt dont il fait l'objet.

    A-t-il un « trésor » ?

    C'est en premier lieu le propos que Justin Ayral tint, dimanche malin, en présence de M.Moulis, l'hôtelier chez lequel il avait passé la nuit, et d'un ami, M. Escribe. Il se vanta de posséder un dépôt en banque et de receler en outre en une mystérieuse cachette, des valeurs que la police ne découvrirait pas. Si c'était de la part du distillateur une simple vantardise, combien il doit la regretter aujourd'hui !

    M.Galibert d'Auque, juge d'instruction, qui l'invitait à s'expliquer sur le propos tenu le matin, Ayral répondit, après avoir tout d'abord opposé à MM. Moulis et Escribe un formel démenti : Si j'ai dit qu’on ne trouverait pas ma cachette, c'est pour la bonne raison qu’elle n'existe pas et que je n'ai aucun trésor suspect. Il est donc inutile que la police s'entête à la rechercher.

    Une autre déposition, plus grave pour Ayral a été recueillie. Elle émane de M. Boujon, armurier à Lavaur, M. Boujon rapporte que, trois semaines environ avant Pâques, Ayral se présenta, dans sa boutique pour faire l'acquisition d'un pistolet automatique du calibre de G m/m 35. En l'absence de son mari, Mme Boujon montra, à l'acheteur différentes armes, mais elle refusa d'en céder. Ayral revint à deux reprises sans rencontrer M.Boujon et se fit connaitre.

    Je suis, dit Ayral, le distillateur de Briatexte.

    Revenu à nouveau chez l'armurier et rencontrant cette fois M. Boujon, Ayral fit alors l'acquisition du revolver qu'il convoitait. Hier M. Boujon fut mis en présence de son client sans que celui-ci ait été mis au courant des déclarations du témoin. L’armurier, après quelques hésitations, reconnut en Ayral l'acheteur du browning.

    Le juge d'instruction se borna à demander à Ayral :

    N'avez-vous pas eu à votre disposition d'autres armes que celle-ci. Et il lui présentait en même temps le revolver à barillet saisi au cours de la perquisition opérée la veille à son domicile.

    Non répondit le brandevinier : Je n'ai jamais eu d'autres armes.

    Ayral, confronté dans la soirée à Lavaur avec la femme et la fille de l'armurier présentes au moment de l'achat, a été formellement reconnu. L'achat de cette arme constitue pour la justice un point capital. Le parquet est convaincu de la culpabilité d'Ayral, et il reconstitue la tragédie de la façon suivante : Justin Ayral s'est présenté chez M. Peytavin dans la nuit, sachant le receveur seul, et sous le prétexte de lui apporter une certaine quantité d'alcool.

    A différentes reprises, en effet, Ayral avait donné à M. Peytavin du trois-six et un litre d'une absinthe qu'il fabriquait. Bien que le receveur fût d'une extrême prudence, il ne pouvait recevoir à une autre heure la visite du brandevinier, étant donné la nature délicate de la livraison que devait lui faire celui-ci. Une fois dans la place, Ayral, surprenant le receveur, l'aura alors abattu à coups de browning. Après s’être emparé des valeurs, le meurtrier prit la fuite non sans avoir mis le feu à l'appartement à l'aide de l'alcool qu'il avait apporté. On sait qu'après la tragédie de Graulhet, Ayral disparut. Où se rendit-il ? Il a reconnu être allé à Toulouse, à Gaillac, à Aurillac où il comptait acheter un cinéma. Mais, d'une façon générale, il n'a pas voulu préciser jusqu’ici l'emploi de toutes les journées qu'il passa hors de Graulhet. Peut-être, estime le parquet le brandevinier est-il muet sur ce point parce qu'il craint qu'en révélant fidèlement son itinéraire, on ne parvienne à découvrir, avec les valeurs soustraites, une preuve évidente de sa culpabilité.

    Le commissaire Dautel et les inspecteurs Pradelle et Bousquet de la brigade de police mobile de Toulouse, s'attachent actuellement à rétablir les faits et gestes de Justin Ayral depuis le 1er avril.

    MEURTRE

     LE MATIN DU 26/04/1923

    Les présomptions s'accumulent contre le brandevinier de Graulhet

    Disposant simplement de cinquante mille francs il désirait acquérir un cinéma ou une métairie payable deux cent mille francs comptant. Le parquet de Lavaur et la police mobile de Toulouse ont recueilli de nouvelles indications qui semblent devoir être pour l'enquête, d'une réelle importance.

    Ainsi, on a appris que le lundi 9 avril, Justin Ayral, l'assassin présumé de M. Peytavin, était de passage à Toulouse. Il remit en payement d'une consommation à l'un des garçons du café Barrier un billet de 1000 francs portant une large tache d'encre. La police dépêcha, hier, un inspecteur pour saisir au café, ce billet, mais il avait été versé depuis à un établissement de crédit. Le gérant déclara à l'inspecteur que le billet remis par Ayral lui avait déjà été réclamé, il y a trois jours, par deux hommes ayant l'allure de paysans. La police fut tout d'abord très intriguée par cette démarche, mais elle sut bientôt, que les deux hommes en question sont de fort honnêtes gens qui sur les conseils d'amis de M. Peytavin ayant eu connaissance de l'échange fait au café Barrier par Ayral avec un billet de 1000 francs avaient cherché à entrer en possession du billet taché afin de le remettre à la justice.

    D'autre part, le parquet a été avisé, par un homme d'affaires, que ces jours derniers, Ayral était entré en pourparlers pour l'achat de deux métairies l'une pour son compte, d’une valeur de 200.000 francs, et l'autre pour le compte d'une tierce personne, mais, qu'Ayral devait payer de ses deniers, d'une valeur de 260.000 francs. On a vu aussi qu’il y quinze jours, Ayral s’était rendu à Aurillac pour l'achat d'un cinéma et qu'il avait écrit au vendeur qu'il ne pouvait disposer que d'une somme de 50.000 francs au maximum. Le parquet de Lavaur va dès demain, faire procéder au déblaiement et à un examen minutieux des décombres de l'incendie. Le commissaire Dautel, de la brigade mobile, les inspecteurs Bousquet et Pradelle ainsi que M. Satjé, commissaire de police de Graulhet, se sont transportés ce matin à Flanhac, près de Decazeville (Aveyron), où Mme Peytavin veuve du receveur des Postes s'est retirée depuis la mort de son mari. Mme Peytavin a été longuement entendue et a fourni aux policiers des précisions sur les obligations et valeurs personnelles ou postales que M. Peytavin avait en sa possession la veille du 1er avril.

    J'ai été reçu par Mme Peytavin, qui m'a fait les déclarations que voici :

    J'ai fait connaissance de M. Ayral l'an dernier, au mois de septembre, au cours d'un dîner de vendanges que nous offrait M. Moulis un de nos amis hôtelier à Graulhet. Mon mari connaissait déjà le brandevinier mais n'était pas en relation avec lui. J'ai revu M. Ayral, toujours chez M. Moulis, à l’occasion d’un baptême, et par la suite, il est venu une ou deux fois chez nous. Nous avons accepté mon mari et moi une petite fiole de trois-six et il devait même, par la suite, apporter à mon mari un litre d'une absinthe qu'il fabriquait.

    Le dimanche des Rameaux, M. Ayral est venu prendre le café la maison avec la famille Moulis, et je me souviens que mon mari lui demanda alors «  Quand m’apporterez-vous le litre d'absinthe que vous m'avez promis. Il fut incidemment question ce jour-là au cours de la conversation, des sommes importantes que le bureau de poste de Graulhet encaissait à l'occasion des échéances trimestrielles, sommes que mon mari ne pouvait verser que le lendemain au receveur des finances de Lavaur, sauf, quand c'était un dimanche ou un jour férié. Alors mon mari enfermait la fortune dont il était le gardien temporaire dans une pièce spéciale, dont seul il possédait la clé et où étaient rangées les valeurs, bons du Trésor ou autres, propriété de l'administration

    Le dimanche des Rameaux également et toujours devant M. Ayral il avait été aussi question de mon départ pour Saint-Elix le samedi, veille de Pâques. Je ne crois pas que mon mari ait demandé à M. Ayral d'autre alcool que celui qu'il nous avait apporté. Je dois ajouter que si M. Ayral s'est présenté dans la soirée, même à une heure assez avancée à notre domicile, mon mari n'avait aucune raison de se méfier du brandevinier et de refuser de lui ouvrir et de l'introduire au rez-de-chaussée de l'appartement.

     LE MATIN DU 27 AVRIL 1923

    L'inculpé AYRAL se défend habilement mais l'enquête révèle des faits troublants

    Depuis son arrestation, Ayral parait de jour en jour plus déprimé. Cet homme, qui est doté d'une très grande énergie, se ressaisit cependant à chaque interrogatoire que lui fait subir le juge d'instruction, M. Galibert d'Auque. C'est après avoir longuement réfléchi qu'il répond, fort habilement d'ailleurs, aux questions qui lui sont posées.

    L'inculpé comparait seul ayant refusé la concours d'un avocat. Le juge n'entend pas aborder pour l'instant les charges les plus importantes l'achat du revolver browning, notamment. Il se borne à établir la situation financière du brandevinier et le total de ses dépenses depuis l'incendie. Ayral, qui, en toute autre circonstance, aurait été plus discret, déclare aujourd’hui qu'avec le produit de la contrebande il gagnait 30.000 francs par an. Mais on a tout lieu de penser qu'il exagère volontairement ses bénéfices, afin de laisser croire à l'existence d'économies suffisamment élevées pour justifier les entreprises nombreuses dont il projetait de se rendre acquéreur. L'ex-Mme Ayral dément sur ce point son mari. Au moment de la séparation, après le divorce, Ayral, qui venait de vendre un camion automobile sur lequel il avait perdu une somme d'argent assez élevée ne semblait posséder comme ressources qu’une somme de 10.000 francs en bons de la Défense nationale, soustraite à sa femme et qu'il avait cachée dans la cave, en la dissimulant sous de vieux chiffons. Depuis cette époque, Mme Ayral, dépouillée de son argent, ne put obtenir aucune somme de son ex-mari, condamné pourtant à lui payer, mensuellement une pension alimentaire pour son fils.

    A partir de ce moment, Ayral a vécu fort modestement. Il a pu réaliser néanmoins quelques économies puisqu’il a prêté à différentes personnes des sommes dont le total s'élève à 15.000 francs environ mais c'est là, croit-on, tout son avoir, et il est loin de représenter les disponibilités nécessaires à la réalisation de ses projets. Il s'agit, on le sait, de différents cafés. à Lavaur, à Rabastens, à Rieumes, d'un cinéma à Aurillac et d'un fonds de quincaillerie à Lavaur.

    Dans l'après-midi, à 16 heures, Ayral a comparu à nouveau devant le juge instruction M. Galibert d'Auque l'a interrogé sur son emploi du temps, dans la nuit de l'incendie. Ayral a renouvelé au magistrat ses explications qu'il donna au personnel de la brigade mobile. Couché de bonne heure, dit-il, la veille du sinistre, il avait été réveillé par le tocsin, s'était levé et avait couru à la Poste. Sur ce point encore, l'inculpé est en contradiction avec les témoins. D'après ces derniers, quand le tambour de ville quitta la mairie de Graulhet pour battre le tocsin, il était 4 heures. Aux premiers roulements du tambour sur la place de la Mairie un homme se leva en hâte, questionna " Où est le feu ?"  Un autre homme lui répondit « A la poste » cet homme, c'était Ayral. Il était déjà dans la rue, tout habillé, et l'on remarqua qu'outre le pardessus dont il était vêtu, il portait un capuchon sur son bras. On voit l'importance que tire l'accusation de ce fait. Dans l'hypothèse qu'elle émet, elle pense qu'Ayral n'était dehors à cette heure que parce qu'il rentrait de l'endroit où, en homme, prudent, il venait de cacher les valeurs volées à la poste.

    La brigade mobile, qui s'efforce de rétablir l'emploi du temps de l'inculpé depuis son départ de Graulhet, a fait, ces jours derniers, d'intéressantes découvertes. C'est ainsi qu'elle a établi aujourd'hui qu'indépendamment du billet de mille francs qu'il avait changé au café Barrier, le 9 avril, à Toulouse, Ayral avait, en outre, remis, dans la même ville, deux autres billets de mille francs l'un au café Michel, boulevard de Strasbourg, et l'autre à une tenancière d'agence matrimoniale, dans les circonstances suivantes : le 12 avril, Ayral s'était, en effet, présenté chez Mme Collet, boulevard Matabiau, pour contracter mariage. il se nomma, déclarant qu’il possédait 100.000 francs d'argent liquide et 50.000 francs représentés par un cinéma dont il était propriétaire. Il invita Mme Collet à faire le nécessaire pour qu'il puisse rencontrer la fiancée qui lui convenait. Suivant la coutume Mme Collet invita son client à lui verser une provision pour la publication des annonces nécessaires. Ayral remit un billet de mille francs qu'il tira d'une liasse de sept ou huit billets de mille francs, non épinglés. Mme Collet, qui ne pouvait rendre la monnaie, conserva le billet, et quelques jours plus tard, quand Ayral revint à nouveau, elle voulut, régler son compte et remettre au brandevinier une somme de 600 francs. Mais Ayral la lui laissa généreusement "Gardez ça pour vous, dit-il et soyez assurée que l'affaire terminée je saurai vous récompenser largement » Ainsi, la police qui n'est pas au bout de sa tâche, a déjà établi qu'en quatre ou cinq jours, Ayral, et pour la seule ville de Toulouse, a dépensé plusieurs milliers de francs Des sept ou huit mille francs dont il était porteur lors de sa visite à Mme Collet, il ne lui restait, dix jours plus tard au moment de son arrestation, que cinq ou six cents francs. Ce sont là on doit le reconnaître, des dépenses excessives. On comprend que M. Dautel et ses collaborateurs aient hâte de retrouver dans les banques où ils ont été versés, les billets de 1.000 francs remis par Ayral à Toulouse.

    Un industriel de Graulhet. M. Fernand Ayral, nous prie de faire savoir qu’il n'existe aucun lien de parenté entre lui et l’inculpé Justin Ayral.

    LE MATIN DU 30 AVRIL 1923

    La justice cherche la vérité dans les décombres du bureau de Poste.

    Les fouilles entreprises dans les décombres du bureau de poste incendié se sont poursuivies, aujourd’hui, sous la surveillance du commissaire Amédée Dautel de la brigade mobile de Toulouse, de M. Satjé, commissaire de police de Graulhet et des inspecteurs Pradelle, Sutra et Bousquet. Le concours de ce dernier est des plus utiles, étant donné sa pratique des incendies, puisqu'il accomplit son service militaire dans les pompiers de Paris.

    Ce que la police recherche ? - Les restes de l'infortuné M. Peytavin, les vestiges de l'avoir de sa femme ou des valeurs propriété de la Poste, qui ne furent pas, on le sait, retrouvées jusqu’ici et qu'on présume avoir été volées par celui qu'on accuse d'avoir assassiné le receveur.

    Ce que la justice cherche surtout ? C'est la preuve du crime ou de l'innocence du brandevinier Ayral.

    Dans la matinée, les trois ouvriers qui, à l'aide de pelles et de pioches, s'emploient, avec précaution, à déblayer et à trier les décombres, ont recueilli divers objets, notamment la lampe à pétrole dont s'éclairait, dans sa chambre, le receveur. Cette lampe a été retrouvée sur l'emplacement de la cuisine de M. Peytavin, à côté de la porte d'entrée, à l'endroit même où avaient été ramassés les restes du receveur. Au début de l'après-midi, nouvelle découverte celle des débris d'une bonbonne. La police n'entend tirer et ne peut d'ailleurs tirer quant à présent aucune conclusion de ces découvertes. La lampe, les débris de verre ont été mis sous scellés ainsi que le coup-de-poing américain, le verrou de sûreté et la serrure de la porte d'entrée trouvés hier. Il semble que le verrou de sûreté soit encore fermé, alors que la serrure de la porte au contraire est nettement ouverte. Faut-il admettre que M. Peytavin ait ouvert sa porte à un visiteur nocturne et que celui-ci ait poussé ensuite le verrou ? Mme Peytavin a été priée de venir à Graulhet durant les fouilles qui vont se poursuivre, afin de renseigner les enquêteurs sur les objets déjà recueillis ou pouvant être encore découverts. Le parquet de Lavaur se propose, dès que ces fouilles seront terminées, de soumettre à un médecin légiste parisien, probablement le docteur Paul, les débris humains (une colonne vertébrale, un cœur, une partie du foie), qui ont été découverts le jour même de l'incendie, ainsi que ceux qui pourraient être trouvés au cours des opérations actuelles. M. le commissaire Satjé va s’employer demain à établir la fortune exacte de Justin Ayral. Un compte courant au nom de ce dernier a été découvert dans la succursale d'un grand établissement de crédit.  Le coup-de-poing américain et le verrou de sûreté étaient la propriété personnelle du receveur. Nous avons vu, hier soir à Paris, le fils aîné de M. Peytavin, et nous lui avons soumis les premiers résultats des fouilles opérées dans les décombres du bureau de poste de Graulhet.

    M. André Peytavin nous a déclaré

    En ce qui concerne les débris de bonbonne, recueillis par la police, je ne puis affirmer que mon père n'en possédait pas. Peut-être y en avait-il une dans la petite cave à côté de la cuisine. Mais en ce qui concerne le coup-de-poing américain et le verrou, aucun doute n'est possible l'un et l'autre appartenaient à mon père. Ces deux objets étaient placés dans une boîte contenant des outils. Le verrou de sûreté avait été, par mon père, rapporté de Paris, et il n'avait pas eu l'occasion de l'utiliser.  L'affirmation de M. André Peytavin ne manquera pas d'être retenue avec intérêt par les enquêteurs. Il n'y avait pas de verrou de sûreté à la porte de l'appartement du receveur des postes, qui, une fois chez lui fermait la serrure à clef. Or, cette serrure avait été retrouvée ouverte.

    LE MATIN 1 MAI 1923

     LA TRAGÉDIE DE GRAULHET

    Les fouilles qui viennent d'avoir lieu dans les décombres du bureau de poste de Graulhet ont confirmé la justice dans son opinion qu'il y a eu crime. Les fouilles étant terminées la conviction de la justice n'a pas changé: le receveur des postes a été assassiné, le vol et l'incendie ont suivi

    Les fouilles pratiquées depuis deux jours dans les décombres du bureau de poste sont terminées. Elles n'ont pas amené d'autres découvertes que celles que nous avons signalées. La serrure de la porte d'entrée du pavillon de M. Peytavin un verrou de sûreté et un coup-de-poing américain appartenant, au receveur, quelques bons de la Défense nationale ou du Trésor réduits en cendres, mais sur lesquels on peut lire des numéros, des débris d'une bonbonne, et de la lampe pétrole dont s'éclairait M. Peytavin dans sa chambre à coucher. L’argent et les valeurs ont disparu, il convient de souligner qu'on n'a retrouvé aucune trace des sommes constituant l'argent du bureau de Poste, ainsi que des titres constituant l'avoir personnel de Mme Peytavin Ces titres représentant une trentaine de mille francs, étaient placés dans l'armoire à glace de la chambre à coucher du receveur. C'est dans cette pièce également que chaque soir M. Peytavin rangeait la recette de la journée, qu'il plaçait au pied de son lit sur une chaise. Cette recette, au 31 mars, s'élevait à 325.000 francs, constituée par 209 billets de 1.000 francs et le reste en coupures diverses.

    Les résultats des fouilles n'ont fait que confirmer l'opinion de la justice: il y a eu crime, vol et incendie volontaire.

    Si on n’a retrouve aucun ossement, aucune autre partie du corps de M. Peytavin, les enquêteurs ont, par contre, fait des constatations et des découvertes venant corroborer certains des témoignages reçus, dès le début de l'enquête et relatifs aux événements mystérieux qui se déroulèrent avant l'incendie, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pavillon habité par le receveur des Postes. C'est en premier lieu la constatation que la serrure fermant la porte d'entrée de la maison de M. Peytavin était ouverte, quand elle fut ramassée dans les décombres. Or, le receveur, toujours très prudent, avait l'habitude chaque soir de fermer cette serrure, d'un double tour de clef.

    C'est ensuite la découverte des débris d'une bonbonne et de la lampe à pétrole de M. Peytavin qui furent retrouvés dans les décombres amassés au pied de l'escalier menant à la chambre du receveur et sur l'emplacement de cet escalier, alors que les débris de la lampe auraient dû être relevés dans les décombres de la chambre, et que la présence des débris de la bonbonne sur ce point est inexplicable.

    Comment les enquêteurs reconstituent le crime

    De ces découvertes et des témoignages enregistrés, la justice établit ainsi la version, du terrible crime qu'elle impute au brandevinier Ayral

    Sachant M.Peytavin, seul le 31 mars dans la nuit, l'assassin, connu du receveur, se présente chez lui, frappe plusieurs lois à sa porte. Le receveur descend, ouvre, puis repousse la porte sans la fermer à clé. Le meurtrier et sa victime pénètrent dans la cuisine au rez-de-chaussée. Là, M. Peytavin, surpris par son agresseur, est abattu à coups de revolver (d'où tes détonations, entendues par divers voisins), M Peytavin, assassiné, le malfaiteur s'empare de la lampe, gravit l'escalier qui mène à l'appartement de celui qu'il vient de tuer (déposition de Mme Calvel, qui a entendu le pas lourd d'un homme qui ne peut être affirme-t-elle, celui du receveur) et pénètre dans la chambre de M. Peytavin, où il s'empare des 325.000 francs du tiroir-caisse et des obligations, propriété personnelle de Mme Peytavin, Le vol accompli, l'assassin, après avoir mis le feu à la chambre, quitte la pièce, referme là porte avec soin, descend l'escalier et dépose sur une des marches la lampe à pétrole dont il s'est éclairé, gagne le couloir, ouvre la porte d’entrée, la tire derrière lui et prend la fuite dans la nuit. Tel est le scénario du drame. Il peut être exact, mais il n'en demeure pas moins du domaine des hypothèses. Pour la justice le crime est patent. Elle l'impute à Ayral, contre lequel il y a un simple faisceau de présomptions, et l'achat d’un revolver, qu’il nie énergiquement.  Dans la matinée, M. Dautel, commissaire de la brigade mobile de Toulouse, et les inspecteurs Pradelle et Bousquet, se sont rendus à Bel-Air, pour entendre la mère, la soeur et le beau-frère de l'inculpé. Ceux-ci protestent vivement de l'innocence de leur parent. Ils virent celui-ci pour la dernière fois le 16 avril. Ayral les quitta après le déjeuner, vers 14 h.30, pour se rendre à Toulouse, dans une clinique où, déclara-t-il, il allait se faire soigner d'un lumbago. En réalité, cela a été établi, le brandevinier partait en automobile pour rejoindre une femme. L'inculpé ne nie pas le fait, d'ailleurs. M. Galibert d'Auques, juge d'instruction, a entendu aujourd’hui différents témoins, dont M. Moulis, M. Mouries et Mme Douât. Le magistrat a convoqué d'urgence à Graulhet Mme Peytavin et M. André Peytavin, employé des postes à Paris, fils aîné du receveur des postes.

     LE MATIN DU 2 MAI 1923

    Plusieurs témoins affirment avoir vu Ayral dehors avant que le tambour annonçât l’incendie

    Le juge d'instruction de Lavaur a interrogé à nouveau Ayral à la fin de l'après-midi. L’interrogatoire a porté sur l'emploi du temps du brandevinier dans la nuit de l'incendie du bureau de poste. On connaît sur ce point, les déclarations d'Ayral. Elles n'ont pas varié depuis le début de l'enquête : Ayral couché chez lui au moment de l'alarme donnée par le tambour, se leva et se rendit sur le lieu du sinistre. L'inculpé, sur ce point en contradiction avec plusieurs témoins n'en persista pas moins dans ses dénégations. De son côté, M. Satjé, commissaire de police de Graulhet, a entendu de nouveaux témoins. Deux d'entre eux ont déclaré qu’au premier roulement de tambour, sur la place même de la Mairie, d’où était parti l’homme chargé de donner l'alarme, ils se mirent à leurs fenêtres. La première personne qu'ils interrogèrent pour demander où était le feu était Ayral, que l'un d'eux connaissait parfaitement. Ayral était donc déjà dans la rue, et cependant ce n'est que trois minutes plus tard que le tambour devait passer route de Castres, devant son domicile.

    Deux autres voisins d'Ayral ont déclaré que lorsque le tambour passa devant leur domicile, ils se levèrent, se mirent aux fenêtres où ils demeurèrent, l'un cinq minutes, l'autre un peu plus longtemps.Ils n'aperçurent pas Ayral les volets de sa chambre étaient hermétiquement clos ils ne perçurent pas non plus, dans les minutes qui s'écoulèrent ensuite, le bruit que fait la porte du brandevinier quand elle s'ouvre ou se ferme.

    Cependant, depuis déjà un moment, Ayral était dans la rue et ceux qui le virent alors constatèrent que loin de prendre le chemin qui mène au bureau de poste, le brandevinier semblait plutôt s’en éloigner. Ainsi Ayral a été aperçu dehors avant que l'incendie se déclarât

    C'est une nouvelle charge que la justice retient. Et c’est une nouvelle charge que les enquêteurs retiennent contre lui.

    LE MATIN DU 3 MAI 1923

    Un nouveau témoignage vient accabler le brandevinier

    La justice touche-t-elle au but et va-t-elle enfin découvrir la preuve tant cherchée qui doit confondre le brandevinier Justin Ayral. L'optimisme du juge d'instruction de Lavaur et des policiers de la brigade mobile de Toulouse tendrait à le laisser croire. Aujourd’hui les uns et les autres semblent rayonnants.

    Les enquêteurs estiment en effet avoir établi que Justin Ayral n'était pas chez lui quand l'incendie du bureau de poste éclata. Un témoin a précisé aujourd’hui même que le brandevinier avait dû sortir de chez lui vers minuit. En outre, certaines indications permettent de penser que contrairement à ce qu'elle affirma, une personne ayant vu un mystérieux visiteur venir frapper dans la nuit à la porte de M. Peytavin l'a parfaitement reconnu. Elle a prétendu n'avoir pu reconnaître cet homme, mais elle aurait fait cette déclaration sous l'empire de la terreur que lui inspirait le personnage. Ce témoin va être à nouveau entendu, et la justice compte vaincre sa pusillanimité.

    Le témoignage nouveau enregistré par la justice et qui établit la sortie d'Ayral dans la nuit du 31 mars est celui de Mme veuve Lapeyre. Elle habite rue du Bel- Air chez une de ses nièces, ou elle occupe une chambre mitoyenne à celle d'Ayral. Elle ne connaît pas celui-ci elle ignorait même son nom. Les deux pièces sont séparées seulement par un mur en torchis. Tous les bruits faits dans une pièce sont nettement perçus dans l'autre. Mme Lapeyre entend ainsi chaque soir le brandevinier rentrer dans sa chambre elle perçoit le bruit de ses pas jusqu'au moment où il se couche mais elle n'entend que les bruits de la chambre, et quand le locataire descend, après avoir refermé la porte de la pièce, les bruits ne sont plus perçus, étant donné la disposition de l'escalier. Mme veuve Lapeyre est une femme âgée et malade elle dort deux ou trois heures par nuit d'un sommeil des plus légers réveillée, elle ne peut se rendormir. Or, elle a déclaré Le 31 mars je me suis couchée à 21 h 30. A un moment, que je crois pouvoir placer aux environs de minuit, j'ai été réveillée par les pas de mon voisin il était chaussé de gros souliers. Au bout d'un moment, je n'ai plus perçu aucun bruit, bien que je sois restée éveillée toute la nuit. Quand le tambour donna l'alarme, rien ne bougea dans la chambre de mon voisin et je ne l'entendis ni se lever ni sortir.

    Qu'apposera le brandevinier à ce témoignage lorsqu’il en sera informé ? Interrogé plusieurs fois sur son emploi du temps durant la nuit de l'incendie, il fut amené, hier encore, à le préciser.

    Ayral déclare en substance que le 31 mars, souffrant d'un lumbago, il s'était couché vers 20 h.30, après s'être placé, sur les reins, une feuille d'ouate. Les douleurs persistant, il se serait levé une première fois, se serait recouché, puis levé à nouveau. Ayant froid, il s'est habillé. A 2 heures il se coucha définitivement, sans retirer ses vêtements, à l'exception cependant de son veston.

    LA DÉFENSE DU BRANDEVINIER

    Madame Peytavin fournit des précisions sur les objets découverts au cours des fouilles dans les décombres du bureau de poste incendié

    Si Ayral ne dit pas la vérité, il faut reconnaître que sa déclaration ne manque pas d'habileté. La précision qu'il donne « Je me suis couché vêtu de la plupart de mes vêtements » constitue un excellent moyen de défense. Il explique ainsi, aujourd’hui, pourquoi il put être aussi rapidement dehors quand il entendit le tambour d'alarme. Malheureusement pour l'inculpé, nul ne le vit alors ou ne l'entendit sortir de son domicile, et cependant, réveillées par le tambour, de nombreuses personnes guettaient aux fenêtres. Le juge d'instruction a expédié à Paris aujourd’hui, au service de l'identité judiciaire de la préfecture de police, aux fins d'examen, les cendres de papiers recueillies dans la chambre d'Ayral au cours de la perquisition qui y fut opérée, ainsi qu'un tube de verre, assez semblable à une éprouvette, et dont l'intérieur est recouvert de résidus calcinés.  Ces cendres proviennent, d'après Ayral, de papiers d'affaires, de lettres ou de reçus, qu'il brûla. Quant à l'éprouvette, après avoir déclaré que c'était le débris d'un verre de lampe, il dit maintenant ignorer la provenance de cet objet qui peut-être, était dans la cheminée quand il prit possession de la chambre.

     Ce que dit Mme Peytavin

    Le commissaire Dautel a de son côté entendu Mme Peytavin arrivée ce matin même de Flagnac. Mme Peytavin fournit au commissaire des précisions sur les différents objets découverts ces jours derniers au cours des fouilles. C'est ainsi qu'elle déclara : le verrou de sûreté n'était pas utilisé par moi.

    Ainsi que l'a dit mon beau-fils au matin, ce verrou était enfermé dans une boite à outils. Quant à la serrure de la porte d’entrée, le fait qu'elle ait été retrouvée ouverte ne mérite pas, à mon avis de retenir autrement votre attention. M. Peytavin avait l'habitude de fermer cette serrure d'un double tour de clef cependant, quelquefois il oubliait de le faire. La fermeture était assurée, en tout cas, par une des targettes placées soit au-dessus soit au-dessous de la serrure. Quant à la découverte des débris d'une bonbonne à l'endroit où furent relevés les restes de mon infortuné mari je ne sais si elle peut constituer un fait important. Nous possédions en effet trois bonbonnes placées dans un réduit servant de cave. Faut-il supposer que c'est une de ces trois bonbonnes dont les débris ont été projetés jusque-là pendant l'incendie, ou admettre, au contraire, suivant une des hypothèses émises et non des moins audacieuses que cette bonbonne fût apportée par l'assassin et que son contenu, alcool ou essence, servit à arroser le cadavre du receveur et à propager l'incendie ?  Quoi qu'il en soit, après quinze jours d'enquête, la tragédie de Graulhet reste, sur plus d'un point, troublante et mystérieuse.

    LE MATIN DU 5 MAI 1923

     L'accusation contre l' inculpé Ayral se précise

    Le juge d'instruction, M. Galibert d'Auque, est un tout jeune magistrat, mais il a conduit l'information ouverte contre le brandevinier avec la science d'un vieux routier. Son activité est inlassable et l'inculpé doit se rendre compte aujourd'hui que sa défense est des plus lourdes.

    La journée d'hier a eu, pour Ayral, des résultats fort graves. M. Galibert d'Auque a fait comparaître l'inculpé et abordant le point capital de l'information, celui sur lequel la justice compte le plus pour confondre l'auteur présumé de l'assassinat de M.Peytavin, il lui posa la question suivante: En février 1923, à Lavaur ou dans toute autre localité, n'avez-vous pas acheté d'autre arme que le petit revolver saisi par la police dans votre chambre à Graulhet ?  Ayral qui, jusqu'ici, n'a pas eu connaissance de la déposition faite spontanément par l'armurier Boujol, répondit, après avoir réfléchi quelques instants : " Ni à Lavaur ni ailleurs, je n'ai acheté aucune arme et je n'ai jamais eu en ma possession d'autre revolver que celui trouvé chez moi .Les dénégations du brandevinier constituent, pour la justice, plus qu'une présomption. Le juge aurait voulu vider à fond ce point particulièrement intéressant, mais, en l'absence de M. Boujol, qui ne rentrera à Lavaur que demain, il n'a pu être procédé à la confrontation entre Ayral, l'acheteur du pistolet, et l'armurier.  Ayral sera également mis en présence de Mme Boujol et de sa fille qui toutes deux présentes dans le magasin au moment où il acheta le pistolet, l'ont depuis nettement reconnu.

    Le brandevinier en contradiction absolue avec plusieurs témoins

    M. Galibert d'Auque, qui avait pris connaissance des témoignages reçus ces jours derniers par la police mobile sur les allées et venues d'Ayral dans la nuit qui précéda l'incendie de la Poste, tint à faire préciser par l'inculpé un certain nombre de détails, notamment sur le trajet que suivit Ayral, le matin de l'incendie, pour se rendre de son domicile au bureau de Poste et chez M. Moulis.

    Les mensonges du brandevinier

    Dans l'après-midi, le juge d'instruction se rendit à Graulhet, afin de vérifier sur place les dires de l'inculpé et de les contrôler avec les témoignages des nombreuses personnes qui sont en contradiction avec lui. Accompagné de M. Satjé, commissaire de police, du commissaire Dautel et des inspecteurs de la brigade mobile de Toulouse, le juge se rendit, dès son arrivée, dans la chambre de Mme Veuve Lapeyre, contiguë à la pièce dans laquelle couchait Ayral. Un inspecteur pénétra dans cette pièce il marcha chaussé d'abord d'espadrilles, puis de brodequins. Le juge put constater que les allées et venues de l'agent dans la chambre étaient nettement perçues. Ainsi se confirmait la déposition de Mme veuve Lapeyre, qui entendit, le 31 mars, Ayral se lever vers minuit et marcher dans sa chambre, ayant les pieds chaussés de gros brodequins. On connaît la défense d'Ayral sur ce point soufflant d'un lumbago, il s'était levé pour boire quelques gorgées d'alcool. Mais sur une interpellation du juge, il avait tenu à préciser, hier, que, cette nuit-là il n'avait pas cru devoir se chausser. Et l'accusation en conclut que si Ayral avait ses chaussures, quand il fut entendu par Mme Lapeyre c'est qu'il s'apprêtait à sortir. Où se rendait-il ?

    Le juge d'instruction, quittant le domicile de Mme Lapeyre, tint à faire à pied le trajet qu'Ayral prétendit avoir effectué le matin de l'incendie pour se rendre à la poste d'abord et chez M.Moulis ensuite. Le juge mit vingt minutes effectuer le trajet. Ayral avait avoué avoir mis, lui, une vingtaine de minutes environ. Cependant, sur ce point encore l'inculpé commet de grossières erreurs. En effet, M. Galibert d'Auque a pu constater qu'il était impossible à Ayral, parti à 3 h. 50 de son domicile (d'où ne le virent sortir aucun de ses voisins alors aux fenêtres) de se trouver cinq minutes plus tard devant l'hôtel de M. Moulis, où il venait chercher le propriétaire, ami personnel de M. Peytavin, auprès être passé, ainsi qu'il l'a dit sur le lieu de l'incendie, ce parcours demandant vingt minutes de marche.

    Sur place, le juge d'instruction entendit M. Moulis. Le témoin, dans sa déclaration, donna à Ayral un démenti catégorique. Aux premiers roulements du tambour, dit-il, je me mis à la fenêtre pour demander où était le feu. Un homme qui se tenait sur la place derrière une baraque foraine, à vingt mètres de mon hôtel, me répondit « Le feu est la Poste. » C'est à la voix que je reconnus que c'était Ayral. Je puis affirmer que loin de se diriger vers mon hôtel, il lui tournait le dos et semblait s'en éloigner.

    Enfin, pour terminer sa journée, le juge d'instruction est allé procéder à différentes constatations au bureau de Poste incendié. Dans les environs du bureau, il fit préciser à différents témoins, notamment Mmes Douat et Viguier, les dépositions qu'elles firent à la police mobile, relativement aux bruits suspects qui furent entendus par elles entre 23 heures et une heure et sur la présence d'un personnage suspect qui frappa à la porte du receveur. Mais les témoins ne purent fournir au juge aucune indication précise sur cet individu

    La victime aurait-elle été dépecée ?

    Le juge a prescrit de procéder, dès demain matin, à un nouveau déblaiement des décombres, à l'effet de rechercher les restes de l'infortuné M. Peytavin. La justice ne peut admettre qu'on n'ait retrouvé du cadavre du receveur des postes qu'une partie de la colonne vertébrale. Elle se demande si l'assassin n'a pas eu un moment l'idée de faire disparaître complètement le corps de sa victime en le dépeçant. Demain matin, M. Galibert d'Auque entendra la veuve du receveur des Postes, et son fils. M. André Peytavin, arrivé ce matin de Paris.

     LE MATIN 7 MAI 1923

    On va exhumer les restes de l'infortuné receveur des Postes. Le juge d'instruction n'a pu, ainsi qu'il en avait l'intention, confronter aujourd’hui le brandevinier Justin Ayral avec M. Boujol, l'armurier de Lavaur.

    Le juge n'a pas encore pris de décision concernant le médecin légiste qu'il commettra pour examiner les funèbres débris relevés dans les décombres de l'incendie. Il est probable que le docteur désigné sera le médecin légiste de Lavaur ou en son lieu et place le docteur qui examina les restes de M. Peytavin, lors de leur découverte. Pour ordonner l'examen de ces quelques fragments, M. Galibert d'Auque attend que soit terminé le déblaiement des décombres de la Poste, mais les difficultés rencontrées par le commissaire Dautel pour rassembler les ouvriers nécessaires ont dû faire retarder cette opération jusqu’à lundi matin. Le juge d'instruction aurait voulu n'avoir pas à ordonner l'exhumation du corps du receveur. Cependant, cette formalité lui apparaît indispensable pour les raisons suivantes la justice ne doute pas que M. Peytavin est mort, victime d'un assassinat, et que les débris humains retrouvés dans les décombres de l'incendie soient bien ceux de l'infortuné receveur. Mais jusqu’ici, si elle est persuadée qu'elle tient entre ses mains l'auteur du crime, elle ne possède pas la preuve légale que les débris ramassés dans l'incendie soient les restes d'un être humain. Elle croit posséder l'assassin, mais il lui manque la victime. Sur cette question, un médecin légiste peut seul se prononcer et dire que les débris découverts dans les décombres de l'incendie sont bien les restes d'un homme et non ceux d'un animal.

    M. Galibert d'Auque mène activement son instruction. Elle l'occupa aujourd’hui de 8 heures à 19 heures. Le juge entendit tout d'abord M. André Peytavin, dont le témoignage confirma les renseignements déjà connus sur l'état de santé du receveur et sur ses habitudes, parfaitement ordonnées, tant dans sa vie privée que dans ses fonctions administratives.

    La femme de la victime confrontée avec l'inculpé

    Mme veuve Peytavin, femme de la victime, fut ensuite entendue. Commencée à 10 h. 30, son audition se prolongea, sauf un très court arrêt pour le déjeuner, jusqu’à 17 heures. Après quoi, le témoin fut amené à la prison de Lavaur pour y être confronté avec Ayral. Le témoignage de Mme Peytavin est identique à celui de son beau-fils. Il n'y a à retenir que ce fait c'est que le jour de l'incendie, quand elle revint de Saint-Elix, d'où elle avait été rappelée d'urgence, Mme Peytavin, à l'hôtel Moulis, se trouva en présence d'Ayral. Le brandevinier, qui était lié cependant avec le receveur, n'adressa à sa femme aucune parole de consolation, et Mme Peytavin constata l'air défait et la pâleur d'Ayral.

    La confrontation porta sur un point que l'accusation considère comme très important les différents apports d'alcool faits par Ayral chez le receveur des Postes. Les différents témoins ont déclaré qu'Ayral qui avait, déjà offert une bouteille de marc à M. Peytavin, lui avait également promis de lui apporter, dans la semaine qui précéda l'incendie, une bouteille d'absinthe et un flacon de trois-six dont Mme Peytavin avait besoin pour se frictionner. Or d'après Mme Peytavin, Ayral avait apporté une première fois du marc à son mari quelques jours plus tard, le mardi 27 mars, dans la matinée - elle précise - Ayral vint livrer la bouteille d'absinthe mais à la veille de l'incendie, quand elle partit pour Saint-Elix, le brandevinier, à sa connaissance, n'avait pas encore remis le trois-six au receveur.

    Ayral, au contraire, déclare qu'il apporta en même temps à M. Peytavin le trois-six et l'absinthe le lundi ou le mardi des Rameaux, vers 6 heures du soir. Cette contradiction entre les déclarations de l'inculpé apparaît d'autant plus importante pour l'information que la justice croit avoir quelque raison de penser qu'Ayral se garda bien de livrer le trois-six à la date qu'il indiqué, en même temps que l'absinthe, parce que la remise de cet alcool devait lui servir plus tard de prétexte pont se présenter chez le receveur des Postes. C'est en effet pour livrer le trois-six que la justice croit qu'Ayral s'est présenté dans la soirée qui précéda l'incendie au domicile du receveur. La vérité sur ce point n'a pu être faite, Ayral ayant maintenu ses dires malgré les précisions apportées par Mme Peytavin. Sur mandat de M. Galibert d'Auque, les commissaires Satjé et Dautel ont effectué aujourd'hui une nouvelle perquisition à Graulhet dans la chambre d'Ayral, route de Castres. Il s'agissait de rechercher et de saisir les vêtements portés par le brandevinier durant la nuit de l'incendie une pèlerine, un pardessus, un veston de velours et un pantalon de drap.

    Ces vêtements ont été découverts dans la chambre d'Ayral et placés sous scellés. Sur le pantalon, on remarque quelques taches brunes suspectes, pouvant être du sang et qui seront soumises ultérieurement à l'analyse d'un chimiste.

    LE MATIN DU 8 MAI 1923

    Le brandevinier met une étrange obstination à nier l'achat d'un browning chez l'armurier Boujol 

    La confrontation attendue de l'armurier Boujol et de Justin Ayral, qui fit chez ce commerçant, à Lavaur en avril dernier, peu de temps avant le tragique incendie du bureau de Poste de Graulhet l'achat d'un pistolet automatique, a eu lieu cet après-midi, 15 heures, à la maison d'arrêt de Lavaur. Elle fut banale au possible. M. Boujol renouvelant ses déclarations précédentes, reconnut formellement en Justin Ayral, l'acheteur du pistolet, et précisa : C'est bien vous, je l'affirme !  Et, à l'appui de ses dire, l'armurier exhiba la feuille volante sur laquelle il avait relevé l'inscription portée sur son livre de l'achat effectué par le brandevinier. Cette inscription est rédigée comme suit : Hier vendredi, un pistolet automatique, 120 francs, vendu à Ayral, de Saint-Jean, beau-frère de M. Dartier d'En Barquier. Poursuivant le système de défense qu'il a adopté jusqu'ici, Ayral nia, mais avec mollesse. Son attitude l'égard de M. Boujol fut humble et presque obséquieuse. Le brandevinier paraissait très affecté, et, à aucun moment l'inculpé n'osa fixer son regard sur celui du témoin.

    En vain, l'armurier rappela-t-il à Ayral les diverses circonstances de la vente. Il lui cita notamment le fait que nous avons rapporté hier :"  Vous aviez choisi un revolver de 120 francs et, si je n'y avais pris garde, vous alliez emporter une arme d'un prix supérieur Ayral se borna à répliquer ". Je vous répète que c'est une erreur. C'est malheureux ! Enfin vous vous trompez. Il ne s'agit pas de moi." 

    La confrontation prit fin à 17 heures. Demain le juge d'instruction, qui se rend à Toulouse pour conférer avec le parquet général, confrontera, à son retour, la femme de M. Boujol avec Ayral. 

    Les fouilles entreprises dans les décombres du bureau de Poste se sont poursuivies dans la journée et n'ont donné jusqu'à présent aucun résultat nouveau. La brigade mobile a enquêté à Toulouse, où, d'après certaines indications, Ayral aurait, après son départ de Graulhet, en compagnie d'une femme, signalé sa présence dans un établissement de la ville par les dépenses exagérées qu'il y fit.

    LE MATIN DU 9 MAI 1923

    Les nouvelles fouilles des décombres de l'incendie n'ont donné aucun résultat

    Les nouvelles fouilles entreprises dans les décombres du bureau de Poste incendié ont pris fin ce soir sans amener de nouveaux résultats. Il faut renoncer désormais l'espoir de retrouver les restes du malheureux receveur. Or la justice ne peut admettre que l'incendie ait entièrement consumé le crâne et tous les os d'un être humain sans en laisser quelques débris. Elle est de plus en plus convaincue que le meurtrier de M. Peytavin a fait disparaître, pour un but qui n'apparaît pas jusqu'ici, mais qu'on découvrira par la suite, une partie du cadavre de sa victime. Le juge d'instruction près avoir pris l'avis du parquet général, fera procéder demain à l'examen des restes de M. Peytavin inhumés à Graulhet. L'opération aura lieu en présence du parquet et ces quelques os seront très vraisemblablement transportés à Paris pour y être soumis au médecin légiste.

    Demain aussi, M. Galibert d'Auque procédera à la confrontation d'Ayral avec Mmes Boujol et Fabriés, femme et belle-sœur de l'armurier de Lavaur. Mais cette formalité judiciaire, après les déclarations précises de M. Boujol, n'offre plus pour l'enquête beaucoup d'intérêt. Avec elle prendra fin la partie active de l'information judiciaire.

     LE MATIN DU 10 MAI 1923

    L'exhumation des restes de M. Peytavin est ajournée

    Le juge d'instruction devait faire procéder aujourd'hui l'examen des restes de M. Peytavin, inhumés à Graulhet. Cet examen semblait d'autant plus indispensable que le médecin légiste aurait pu relever sur les tronçons de la colonne vertébrale des traces pouvant confirmer l'hypothèse du dépeçage, admise comme de plus en plus probable par la justice. Malgré cela, contrairement aux intentions des magistrats chargés de l'enquête, l'exhumation n'a pas eu lieu. Si le juge d'instruction propose; le parquet général dispose. En l'espèce, M.Tortat, procureur général n'a pas cru devoir autoriser M, Galibert d'Auque à engager les crédits nécessaires aux opérations, sans en référer à la chancellerie.

    Dans la matinée, de 10 heures à midi le juge d'instruction a confronté, à la maison d'arrêt, Ayral avec Mmes Boujol et Fabriés femme et belle-sœur de l'armurier de Lavaur, qui étaient présentes quand le brandevinier fit l'acquisition du pistolet automatique. Ayral, bien que parfaitement reconnu par les deux témoins, a persisté dans ses dénégations, mais avec plus de mollesse encore que les jours précédents.

    LE MATIN DU 11 MAI 1923

    L'exhumation des restes de M. Peytavin est décidée

    Après entente avec le parquet général, M. Galibert d'Auque juge d'instruction, a commis le docteur Sorel, professeur à la faculté de médecine de Toulouse, et le docteur Yversenc, médecin légiste, pour examiner les restes de M. Peytavin. L'exhumation aura lieu dans l'après-midi de demain, au cimetière de Graulhet, en présence du parquet de Lavaur. 

    LE MATIN DU 12 MAI 1923

    L'exhumation des restes du receveur du bureau de poste

    LES DÉCOUVERTES INATTENDUES

    Dans le petit cimetière de Graulhet, où ils sont enfouis depuis bientôt six semaines, la justice a fait exhumer, cet après-midi, les débris carbonisés recueillis dans les décombres de la Poste incendiée et qu'on suppose être les restes de l'infortuné receveur Peytavin.

    La funèbre opération a eu lieu à 15 heures en présence de MM. Gast procureur de la République, Galibert d'Auque, juge d'instruction au tribunal de Lavaur, du commissaire Dautel et de l'inspecteur Bousquet, de la brigade mobile de Toulouse. Du cercueil où ils étaient ensevelis sous une épaisse couche de sciure, le docteur Yversenc, l'un des médecins légistes commis retira des fragments carbonisés et de multiples débris osseux en nombre beaucoup plus important qu'on ne le supposait. Enfin, la justice a recueilli aussi des vestiges de divers corps étrangers. L'un d'eux retient tout particulièrement l'attention. Il se compose d'un morceau de métal fondu et des plus légers, qui fut retrouvé enchâssé dans le bloc osseux qu'on croit être un fragment du tronc. Sur son origine, on n'a pu se mettre d'accord et différentes hypothèses furent émises à ce sujet. Il pouvait provenir soit des débris d'un dentier, soit d'un bijou, ou peut-être était-il constitué par la mince feuille de maillechort enveloppant habituellement les balles de revolver. Il est à craindre que jamais on ne soit fixé sur ce point.

    Néanmoins le tout fut précieusement recueilli, classé par catégories et enfermé dans des bocaux scellés que le Docteur Yversenc transporta dans la soirée à Toulouse, au laboratoire du professeur Sorel, en vue des travaux futurs.

    Ainsi se clôt pour l'instant le mystère de Graulhet. On n'a pu exactement se prononcer sur la nature de ces ossements mais pour les policiers et les magistrats, pour le fossoyeur aussi, qui a quelque expérience de la chose, il s'agit vraisemblablement d'un squelette presque entier, ou plutôt de ce que le feu laisserait du squelette d'un homme. Par contre, le docteur Yversenc est moins affirmatif.  Ces débris carbonisés, nous a-t-il dit représentent, en effet, un squelette, mais homme ou animal, nous ne pourrons nous prononcer qu'après que tous ces ossements auront été un à un, examinés au microscope et soumis à cinq ou six analyses différentes. Nous n'en sommes plus, on le voit, aux affirmations de la première heure, quand on croyait pouvoir préciser que les débris retrouvés étaient constitués par un fragment de colonne vertébrale un cœur et des parcelles de foie. De tout ceci, il n'est plus question aujourd'hui.

    LE MATIN DU 18 MAI 1923

    L'examen médical des restes du receveur

    L'enquête sur le mystère de Graulhet se poursuit activement. L'expertise médicale a été ouverte à Toulouse, au laboratoire du Docteur Sorel, professeur de médecine légale à la faculté c'est là que le Dr Yversenc a fait transporter les restes exhumés du malheureux receveur des postes, M. Peytavin. Un pas important semble avoir été fait. Les travaux auxquels on s'est livré ont donné des résultats appréciables.

    Ainsi, on a pu établir que la température de la chambre où couchait M. Peytavin a dépassé, pendant l'incendie 1.300 degrés ce qui explique l'état de carbonisation complète dans lequel ont été retrouvés les restes. L'examen de ces funèbres reliques a commencé. L'expertise a pu établir avec certitude de quels éléments était constitué le dernier repas absorbé par M. Peytavin. On sait que ces éléments correspondent bien ceux indiqués par Mme Peytavin, laquelle avait elle-même préparé ce repas avant son départ. Si l'on y retrouve d'autres matières, il sera prouvé que le receveur a mangé en compagnie du visiteur, reçu dans le cours de la nuit.  Les interrogatoires se poursuivent par ailleurs. Mais Ayral persiste dans son système de défense, qui consiste à tout nier.

    LE MATIN DU 31 MAI 1923

    Le juge d'instruction ordonne une expertise On va examiner si le pantalon que portait Ayral le jour de l'incendie n'est pas taché de sang

    La ténébreuse affaire du bureau de Poste de Graulhet dont l'instruction se poursuit toujours, commencerait-elle à s'éclairer ? Après invitation du médecin légiste, intrigué par l’aspect du pantalon, d'origine militaire, qu'Ayral portait le jour même de l'incendie. Le juge d'instruction a entendu un expert, qui a reconnu que ce pantalon avait subi, au genou, un lavage à la brosse.  Ayral, qui se trouve en contradiction avec tous les témoins, questionné sur ce fait, déclare ne pas se souvenir d'avoir procédé à ce lavage partiel. Le pantalon suspect va être soumis à l'examen d'un professeur de médecine légale, le docteur Sorel, pour rechercher si le tissu ou les coutures ne laisseraient point encore apparaître des traces révélatrices de sang humain.

    LE MATIN DU 1 JUILLET 1923

    La justice s'efforce de pénétrer le mystère de Graulhet

    L'instruction sur le mystère de Graulhet marque un temps d'arrêt, toutes les dépositions utiles ont été recueillies. On attend pour la continuer l'arrivée des procès verbaux donnant les résultats de l'enquête médico-légale confiée au Docteur Sorel professeur à la Faculté de Toulouse et à laquelle sont soumis les restes du malheureux receveur des Postes M. Peytavin et les effets d'habillement saisis au domicile du brandevinier Ayral. Nous pouvons d'ores et déjà faire connaître que l'examen de ces derniers, dont un pantalon partiellement lavé n'a rien relevé de suspect. Entre temps, la justice s'occupe d'un vol de vin reproché à Ayral.

    LE MATIN DU 12 AOÛT 1923

    Les à-côté du mystère de Graulhet Ayral, le brandevinier condamné en correctionnelle pour délit de vol et abus de blanc-seing

    Le brandevinier Ayral, dont depuis de longs mois, la justice cherche établir la culpabilité dans la ténébreuse affaire de l'incendie du bureau de Poste de Graulhet, a comparu aujourd'hui devant le tribunal correctionnel, pour y répondre des délits dont les diverses perquisitions opérées à son domicile ont fait découvrir les éléments. Il s'agit d'un délit de vol commis au préjudice de M. Moulis son restaurateur, et d'un abus de blanc-seing, dont aurait pu souffrir un de ses confrères brandeviniers, qui cédant au chantage, avait signé en blanc une reconnaissance pour une dette de 500 francs. Ayral avait écrit sur ce papier en blanc « en portant la dette à 3.500 francs". Ayral n'a changé ni d'allure, ni de tactique. Il nie tout, même l'évidence. Le témoignage précis de sa femme, aujourd'hui divorcée n'a aucun effet sur lui. Au moment où cette dernière, quittant la barre, regagne sa place, elle apostrophe violemment son mari et lui reproche la réputation qu'il fait rejaillir sur son fils.

    Le président du tribunal réprime cette violence. Le témoin sort, les larmes aux yeux mais revient sur le-champ, la figure contractée mais sèche. Les interrogatoires qu'Ayral a subis ont démontré chez lui une certaine habileté. Il lui faut peu de temps pour peser l'importance de ses réponses, pour tenter d'expliquer ce qu'elles peuvent renfermer de contraire à sa théorie.  Après délibération, le tribunal le condamne respectivement à un mois et six mois de prison, avec confusion des peines. Quant à l'affaire du bureau de Poste, l'instruction recueille toujours, des témoignages. Elle n'a encore reçu qu'une partie du rapport réclamé au médecin légiste.

    LE MATIN DU 25 AOÛT 1923

     Ayral, le brandevinier, se décide à faire choix d'un avocat

    L'inculpé Ayral s'est enfin décidé à se faire assister d'un avocat. Il a fait choix de Me Sizaire, maire de Castres et membre du barreau de cette ville auquel a été remis le dossier de l'incendie du bureau de Poste. Aussitôt l'examen de ce dernier par l'avocat terminé l'instruction reprendra. Ayral récemment condamné à un mois de prison pour vol est d'ailleurs sous le coup d'une nouvelle inculpation. Il s'agit d'un vol de numéraire de 4.000 francs au préjudice d'un de ses voisins, et que, faute de preuves, la justice avait dû abandonner. Les réticences de certains témoins étant tombées depuis qu'Ayral est à la disposition de la justice, cette dernière a pu rassembler assez d'éléments pour étayer sa culpabilité.

    LE MATIN DU 12 NOVEMBRE 1923

     Aucune preuve matérielle n'est venue depuis sept mois, étayer l'accusation portée contre le brandevinier Justin Ayral

    L'information ouverte depuis bientôt sept mois par M. Galibert d'Auque, juge d'instruction, contre le brandevinier Justin Ayral, accusé de l'assassinat du receveur des Postes Peytavin et de l'incendie du bureau de Poste de Graulhet, semble devoir être close d'ici à quelques jours.  La justice a maintenant entra les mains les conclusions des experts qui avaient été commis pour rechercher la nature des débris et ossements ramassés dans les décombres de l'incendie, examiner un pantalon saisi au domicile d'Ayral, Graulhet, et déterminer la nature des taches suspectes relevées sur l'étoffe. En réalité, l'accusation ne doutait pas un instant que les débris humains qu'elle soumettait a l'examen des experts ne fussent les restes du malheureux receveur, mais elle espérait que, malgré leur carbonisation à peu près complète, les médecins commis pourraient peut-être y trouver la preuve matérielle de l'assassinat de M. Peytavin. Sur ce point, l'information n'a pas eu satisfaction. Les experts se sont bornés à conclure que les débris ramassés dans l'incendie du bureau de Poste étaient des débris humains, sans plus.

    En ce qui concerne l'examen du pantalon d'Ayral, les chimistes déclarent n'avoir relevé aucune trace de sang sur ce vêtement mais ils ajoutent que les deux jambes du pantalon, de la cheville aux genoux, peu avant le moment où il fut saisi, avaient subi un lavage. Ayral a-t-il lavé son pantalon pour faire disparaître, ainsi que le pense la justice, des traces sanglantes dont l'origine aurait dénoncé son crime ? L'a-t-il plus simplement lavé pour enlever des taches de boue ou de graisse ?  Il est probable qu'on ne le saura jamais, l'inculpé fidèle à son système de défense, niant le lavage de la culotte comme il a nié aussi d'autres faits nettement établis, dont, notamment, l'achat d'un pistolet automatique chez l'armurier Boujol à Lavaur, quelques jours avant le tragique événement de Graulhet.  Sur une indication qui lui est tout récemment parvenue, la brigade mobile de Toulouse enquête très discrètement autour d'un personnage qui fut en relations avec Ayral à l'époque de l'incendie du bureau de Poste. Ce personnage est réputé pour l'habileté avec laquelle il parvient à écouler des valeurs dont la provenance n'est pas toujours des plus licites. Et la police, qui a son idée là-dessus, semble s'attacher à rechercher si quelques-unes des valeurs disparues dans l'incendie du bureau de Poste n'ont pas passé entre les mains du personnage, ce qui, dans l'affirmative, expliquerait les relations de celui-ci avec Ayral, cela n'émeut pas le brandevinier. A ceux qui lui rendent visite dans sa prison et qui s'entretiennent avec lui du triple crime dont on l'accuse, Ayral déclare en haussant les épaules : " Mais c'est une plaisanterie. Vous n'y songez point, le pense. C'est idiot de me croire coupable de ça. Jamais on ne pourra m'envoyer aux assises."

    Il est moins rassuré pour de menues peccadilles que la justice relève à son actif, au cours de l'instruction actuelle et qui valent à Ayral d'avoir été transféré de la prison de Lavaur à Toulouse.

    C'est, en premier lieu, un vol de quelques bouteilles de vin et d'un chandelier au préjudice de M. Moulis, aubergiste, à Graulhet. Puis une escroquerie commise à l'aide d'un blanc-seing, au préjudice d'un autre commerçant de Graulhet : M. Viguier. Ces deux délits valurent au brandevinier d'être condamné à huit mois de prison par le tribunal de Lavaur. Mais Ayral ayant interjeté appel, l'affaire viendra le 14 novembre devant la Cour de Toulouse. En outre, Ayral a formé, par les soins de son nouvel avocat, Me Milhaud, de Toulouse, remplaçant Me Sizaire, de Castres, un pourvoi en cassation contre un arrêt de la chambre des mises en accusation le renvoyant devant les assises du Tarn pour y répondre d'un vol qualifié. Il s'agit, là aussi, d'une peccadille vieille de plusieurs années que M. Galibert d'Auque glana en fouillant la vie de son client, si riche en méfaits de toutes sortes. A l'époque, Ayral ayant acheté pour 4.000 francs deux vaches à Mme Cunac, à la Marronnière, s'en vint, le lendemain du jour où il avait conclu le marché cambrioler l'armoire de la fermière. Il emporta, outre les 4.000 francs versés la veille, les quelques économies de la brave femme. Pour ce vol, Ayral ne veut pas être poursuivi, alléguant que c'est un simple délit couvert par la prescription. La chambre des mises en accusation estime, au contraire, que ce vol ayant été accompagné de l'escalade circonstance aggravante devient un crime pour lequel ne jouent pas les délais de prescription.

    D'où le pourvoi d'Ayral.

    LE MATIN DU 22 NOVEMBRE 1923

    Le brandevinier Ayral en appel Toulouse

    La cour d'appel a confirmé deux jugements des 4 et 11 août dernier, du Tribunal correctionnel de Lavaur, condamnant le brandevinier Justin Ayral de Graulhet, à un mois de prison pour vol de bouteilles de vin blanc et d'un chandelier à son hôtelier, M. Jacques Moulis, et à six mois de détention pour abus de confiance et abus de blanc-seing au préjudice d'un mégissier de Graulhet, qui lui avait vendu un alambic pour distillation d'eau-de-vie.. 

    LE MATIN DU 16 JANVIER 1924

    Le brandevinier Ayral est transféré à Albi

    L'appel formé par Ayral, le brandevinier de Graulhet, au sujet de la décision de la chambre des mises en accusation le renvoyant devant la Cour d'Assises du Tarn, non pas pour l'affaire du bureau de Poste encore à l'instruction, mais pour vol qualifié de numéraire commis à la Marronière ayant été rejeté, l'inculpé a quitté hier matin sous bonne escorte la maison d'arrêt de Lavaur pour celle d'Albi. Il y attendra l'ouverture de la prochaine session des assises, où cette affaire sera appelée.

    LE MATIN DU 3 FÉVRIER 1924

    Le brandevinier AYRAL est condamné pour vol à cinq ans de travaux forcés

    Le brandevinier Justin Ayral, sur la tête duquel pèsent les redoutables inculpations d'assassinat, de vol et d'incendie, à propos de la mort tragique du receveur des Postes de Graulhet, vient de comparaître devant les assises du Tarn, pour vol qualifié. Il s'agit du cambriolage opéré le 30 novembre 1919, à là métairie de la Marronnière commune de Briatexte (Tarn).

    Ayral, qui connaissait les aîtres de la maison, mettant à profit la courte absence de Mme veuve Cunac et de son fils Germain, métayers, est accusé de s'être introduit ce jour-là, à l'aide d'escalade et de fausses clés, dans le logis désert et de s'être emparé d'une somme de 4.100 francs en billets de banque, serrés dans un portefeuille lui même enfermé dans l'armoire d'une chambre. Au cours de l'audience, Ayral nie énergiquement avoir commis ce vol. Sa défense est habile. A plusieurs reprises il conteste avec force certains témoignages. Le bâtonnier du barreau d'Albi, Me Alibert, désigné d'office, combat pied à pied les faits de l'accusation et ne laisse pas subsister grand-chose des présomptions, car il n'y a que des présomptions qui pèsent sur Ayral. Le jury n'en rapporte pas moins un verdict affirmatif.

    En conséquence, Ayral est condamné à cinq ans de travaux forcés et dix ans d'interdiction de séjour.

    LE MATIN DU 28 JUIN 1924

    Le brandevinier AYRAL en correctionnelle

    500 francs d'amende pour fabrication et vente d'absinthe

    On se souvient que dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1923 un incendie détruisait le bureau de Poste de Graulhet, dont M. Peytavin était receveur.Tout fut anéanti et le cadavre carbonisé du receveur, fut retrouvé dans les décombres. Le brandevinier Justin Ayral, accusé d'assassinat et d'incendie volontaire fut arrêté le 22 avril. Il déclara qu'il s'était présenté au bureau de Poste pour apporter au receveur de l'absinthe qu'il fabriquait clandestinement. Le Tribunal correctionnel vient justement de condamner Ayral à 500 francs d'amende, aux décimes quintuplés et aux droits, pour fabrication et vente de cette absinthe.

    LE MATIN DU 7 JUILLET 1924

    Le brandevinier Ayral va comparaître devant le jury du Tarn

    Au rôle de la session des Assises du Tarn, qui s'ouvre aujourd'hui, est inscrite l'affaire mystérieuse, de l'assassinat du receveur des postes de Graulhet, M.Peytavin.

    C'est dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1923 que dut être assassiné M. Peytavin. Dans la même nuit, un incendie détruisait, à peu près complètement l'immeuble de la recette. Les soupçons se portèrent aussitôt sur un repris de justice, un malfaiteur « redoutable et redouté » qui restera, aux annales criminelles, le brandevinier Ayral Justin Ayral, âgé de 41 ans, est en effet bouilleur de cru à Graulhet.

    La veille de Pâques, le 31 mars 1923, Mme Peytavin, et c'était exceptionnel, s'absentait pour passer les fêtes à Saint-Félix, dans la Haute-Garonne. Elle laissait absolument seul à la maison M. Peytavin, qui devait veiller sur des sommes importantes à savoir 828.000 francs en bons de la Défense nationale et 200.000 francs de coupures, constituante le trésor postal. Il y avait, en outre la fortune personnelle des époux 110.000 francs de titres environ.

    En dépit de sa fâcheuse réputation, le brandevinier, habile à dissimuler son vrai caractère, à feindre la bonhomie et faire au besoin, preuve d'une extrême servilité, s'était insinué dans les bonnes grâces de M.Peytavin. Bouilleur de cru, il multipliait les présents en alcool au receveur. M. Peytavin eut le tort de montrer à Ayral, au moins une fois, les fonds publics dont il était comptable et qu'il avait accoutumé de déposer chaque soir sur sa cheminée ou sur une tablette. La nuit du 31 mars, c'est exactement à 3 heures 30 que l'incendie se déclara, à la Poste. L'alarme fut donnée par le tambour de ville. Dans la matinée du lendemain on trouvait les restes carbonisées de M. Peytavin, à l'emplacement de la cuisine sous la chambre du receveur. Or, des témoins, dont une voisine affligée d'insomnie, ont entendu soit des coups de revolver, soit des pas autres que ceux de M. Peytavin, un peu avant que le feu, fit son œuvre. Depuis son arrestation, Ayral dont le casier judiciaire était déjà riche de sept condamnations a été lors d'une précédente session d'assises, condamné à 5 ans de travaux forcés et 10 ans d'interdiction de séjour pour vol qualifié

    LE MATIN DU 8 JUILLET 1924

    Le fils du receveur des postes assassiné à Graulhet se voit refuser l'assistance judiciaire.

    Les débats du procès du brandevinier Ayral, accusé de l'incendie volontaire du bureau de Postes de Graulhet et de l'assassinat du receveur M. Peytavin, ne commenceront que mercredi devant les assises du Tarn. Le fils de la victime, M. André Peytavin, employé des Postes à Paris, ayant décidé de se porter partie civile au procès, avait pour cela sollicité l'assistance judiciaire. En compagnie de son avocat, Me Maurice Garçon, M. André Peytavin, nanti de toutes les pièces nécessaires, s'était présenté au bureau d'assistance judiciaire de Paris , qui avait donné, sans aucune difficulté, un avis favorable. Or, à la surprise de tous, le bureau d'assistance judiciaire d'Albi, appelé à statuer sur la demande de M. André Peytavin, a refusé, au cours de sa séance, tenue aujourd'hui, d'accorder le bénéfice de l'assistance judiciaire à l'employé des Postes. M. Peytavin dans ces conditions hésite à se porter partie civile au procès Ayral car si ce dernier était acquitté, bien que les poursuites actuelles soient engagées sur ordre du Parquet c'est le fils de la victime qui serait condamné aux frais du procès environ 15.000 francs. M. André Peytavin gagne à peine 7000 francs par an il n'a aucune fortune personnelle et on sait que le patrimoine de ses parents, 110.000 francs de titres, a disparu dans l'incendie du bureau de Poste.

    Sur les conseils de son avocat, M. André Peytavin est parti ce soir pour Toulouse afin de faire appel par devant le procurer général de la surprenante décision du bureau d'assistance d'Albi.

    LE MATIN DU 9 JUILLET 1924

    L'assistance judiciaire est finalement accordée au fils du receveur des Postes de Graulhet

    Le procureur général de la cour d'appel de Toulouse, saisi de la réclamation de M. André Peytavin, commis des Postes, qui s'était vu refuser l'assistance judiciaire par le bureau d'Albi, a estimé que le fils du receveur des Postes de Graulhet était en droit d'en bénéficier. Aussi a-t-il saisi d'urgence le bureau de l'assistance judiciaire de Toulouse de l'appel formé par M. André Peytavin. Celui-ci a été admis sans discussion au bénéfice de l'assistance « provisoire ». M. André Peytavin, par l'organe de M. Maurice Garçon, avocat à la cour d'appel de Paris, se portera donc partie civile demain, au cours de la première audience.

    Ayral qui refusa obstinément un avocat consent à se laisser défendre

    Demain mercredi, le brandevinier Justin Ayral, accusé d'assassinat sur la personne de M. Peytavin, receveur des Postes à Graulhet, d'incendie volontaire de la recette postale et de vol de valeurs et numéraire appartenant à l’État, comparaîtra devant ses juges. Du moins, le pense-t-on, sans en être trop certain à Albi, où l'on discute passionnément de ce qui demeure le mystère de Graulhet. C'est qu'en effet, Justin Ayral n'est pas un accusé ordinaire. Le brandevinier dont, avant le drame de Pâques 1923, sept mésaventures judiciaires ne purent abattre la jovialité notoire, peut bien se montrer aujourd'hui en sa cellule un peu moins goguenard. Il demeure optimiste, ayant dès le premier jour refusé de faire choix d'un défenseur. Justin Ayral vit, selon la généreuse coutume des barreaux provinciaux, confier ses intérêts au bâtonnier d'Albi, Maître Alibert. Le brandevinier s'employa à le décourager et y parvint.  Toutefois le parquet s'émut et le président désigné des assises, M. le conseiller Gleizes, voulut vaincre la résistance de cet extraordinaire accusé obstiné à se présenter devant le jury sans défenseur. Me Berbier, à son tour, fut commis d'office. Il se trouva en présence d'un détenu énigmatique et qui lui tint à peu près ce langage :  "Merci, mais je n'ai pas besoin de défenseur. Mon affaire va de soi, tant elle est simple. Je n'ai même pas besoin de me défendre.."

    Seulement ce qu'il ajouta laisse entendre que maintenant c'est lui-même qui pourrait faire défaut.

    Justin Ayral a-t-il tout son bon sens ? 

    LE MATIN DU 10 JUILLET 1924

     Le brandevinier Ayral comparaît, impassible devant les jurés

    Le père du procureur de la République étant mort subitement l'affaire est renvoyée

    Dans une salle étroite, aux murs revêtus de ce même rose qu'ici le soleil donne aux monuments de briques, on s'écrase, bravant la chaleur, pour suivre les débats de l'affaire du brandevinier Ayral. M. le conseiller Gleizes préside, M.de Andréis occupant le siège du ministère public. Voici Ayral, encadré de six robustes gendarmes auxquels on envie leur légère tenue de toile kaki. Le brandevinier de Graulhet n'a certainement pas, au premier regard, la mine du malfaiteur « redoutable et redouté » du repris de justice dont il a été parlé. Il est vrai que l'accusation ajoute que Justin Ayral est habile à feindre. Portant durement sa quarantaine, Ayral, proprement vêtu d'un complet gris, cravate grise, linge bien empesé, a ce teint basané qu'il doit à son métier de distillateur ambulant inlassable batteur de routes. Le front haut est couronné d'abondants cheveux gris une longue moustache relevée a la pandour barre l'ovale du visage. Le regard serait expressif si Ayral n'était affligé d'un léger strabisme. Les lèvres sont minces et généralement, le personnage se présente comme assez fin, d'esprit vraiment délié. Sagement assis à son banc, il croise sur son ventre deux mains énormes brunies autant que celles d'un maure Justin Ayral est défendu par Me Barbier d’Albi.  Justin Ayral suit la lecture de l'acte d'accusation avec une attention évidente, mais sans broncher. Pas un muscle de son visage ne tressaille à s'entendre qualifier d'assassin, de voleur et d'incendiaire, le tout avec préméditation.

    Tandis qu'on procède à l'appel des témoins, il s'entretient tranquillement avec ce défenseur dont, hier encore, il hésitait à accepter les généreux services. Soudain, grosse émotion. L'audience est suspendue. Chacun s’interroge. On parle déjà de fait nouveau et de renvoi. Mais la vérité se fait jour, et elle n'est pas de nature à précipiter les débats M. de Andréis, père du procureur de la République, est décédé subitement. Bientôt le timbre retentit. M. le président Gleizes confirme la triste nouvelle et l'impossibilité où se trouve le ministère public d'assumer présentement sa lourde tache. C'est la proposition de renvoi à la session d'octobre Me Garçon, qui s'est porté partie civile y souscrit.

    Toutefois, Me Barbier intervient, pour réclamer en faveur d'Ayral, un examen mental que justifie son hérédité, mais Ayral ne l'entend pas ainsi et refuse formellement, déclare-t-il, cet examen mental. " Je ne suis pas fou. Et pourtant il y a de quoi le devenir, entendre contre soi de pareils mensonges. J'ai pu être violent, soit, et je suis encore prêt à le montrer à certains gaillards." Et après avoir entendu Me Garçon qui, de son côté, s'y oppose, la cour rejette l'examen mental et décide qu'Ayral attendra les assises d'automne.

     

    Résultat de recherche d'images pour "maurice garçon portrait"Un des nombreux avocats de Monsieur Justin AYRAL ici Maître Maurice GARCON

     

    LE MATIN DU 26 JUILLET 1924

    L'incrimination d'une tierce personne est démentie par l'avocat de l'inculpé

    Le brandevinier Ayral, accusé d'avoir tué le receveur des postes de Graulhet M. Peytavin, comparaîtra en octobre prochain devant les assises. Il sera défendu par Me Berbie. Ce dernier nous a fait d'intéressantes déclarations concernant certains bruits qui, d'après lui, sont absolument fantaisistes et ne reposent sur aucun fondement. C'est ainsi qu'on prête à cet avocat l'intention de réclamer, au cours des assises, l'arrestation d'un personnage de premier plan sur lequel l'accusation fonderait même de grands espoirs pour obtenir la condamnation du brandevinier. Me Berbie nous a autorisé à dire qu'il n'a jamais fait à ce sujet une déclaration quelconque à qui que ce soit. Il entend seulement aux assises démontrer premièrement, combien restent mystérieuses les conditions dans lesquelles a été incendié le bureau de poste de Graulhet et a disparu le receveur Peytavin ; deuxièmement, que la moindre preuve sérieuse de culpabilité ne peut être apportée contre Ayral, les exagérations de l'opinion publique et les rapports de police ayant seuls amené l'inculpation. Quant à la déclaration de la voisine du bureau de poste, affirmant une fois, mais ne voulant pas le répéter, qu'Ayral avait mis la feu et qu'elle l'avait vu sortir du bureau peu avant l'incendie, Me Berbie nous a affirmé que le dossier n'en portait aucunement trace. D'autre part, il semble qu'on ne puisse attacher une trop grande importance aux propos prêtés à cette voisine. Les débats de l'audience pourront d'ailleurs les élucider facilement. Quant aux ossements trouvés dans les décombres de la maison incendiée, ce sont bien les vertèbres, d'un homme, nous ont déclaré quelques personnalités que nous avons vues et très au courant de l'affaire. Les rapports des experts et la radiographie sont concluants. D'autres cependant nous ont dit « on ne peut rien affirmer ». Ces ossements peuvent appartenir à un mouton ou à un porc. Le feu en a certainement détruit une partie. Leur nombre ne peut rien prouver d'une façon péremptoire. C'est la forme seule qui importe, et non le nombre, les vertèbres des animaux n'ayant pas la même forme que celles des personnes. Un vétérinaire serait donc particulièrement qualifié pour donner son opinion. Le coup de théâtre sensationnel que certains prédisent semble donc des plus problématiques, l'accusation, comme la défense, ne fondant aucun espoir sur l'incrimination d'une tierce personne.

    LE MATIN DU 29 JUILLET 1924

    Le commissaire de police de Castres est entendu par le président des assises du Tarn

    M. Gleizes, conseiller à la cour d'appel de Toulouse, qui présidait la cour d'assises du Tarn à Albi, où comparaissait ces jours derniers, sous l'inculpation d'assassinat, de vol et d'incendie, le brandevinier Justin Ayral, a longuement recueilli cet après-midi la déposition de M. Satgé, commissaire de police à Castres, et précédemment à Graulhet, sur les résultats de sa première enquête à propos du drame de l'hôtel des Postes de Graulhet. Le bruit s'était répandu qu'un coup de théâtre se produirait, car un témoin viendrait affirmer, disait-on, avoir vu le brandevinier sortir de la poste quelques minutes à peine avant le tragique incendie. Le commissaire de police ,a certifié au magistrat que jamais un voisin quelconque du receveur Peytavin ne lui avait fait part d'une circonstance aussi troublante.

    LE MATIN DU 6 OCTOBRE 1924

     Le brandevinier Ayral accusé d'avoir incendié la recette des postes après avoir assassiné le receveur, comparaîtra demain devant les assises du Tarn

    Le 9 juillet dernier comparaissait devant le jury du Tarn Justin Ayral, le brandevinier accusé du meurtre de M. Peytavin, receveur des Postes à Graulhet (Tarn) et de l'incendie de l'immeuble des P.T. T., l'incendie ayant pour but de dissimuler le crime, et ce crime ayant eu le vol pour mobile 110.000 francs de titres, dont 80.000 appartenant à M. Peytavin et 30.000 à Mme Peytavin, absente le soir du drame, plus l'encaisse postale, soit 828.000 francs. 

    L'attentat fut commis dans la nuit du 31 mars 1923, veille de Pâques. Or la session de juillet des Assises du Tarn, qui avait en connaître, dut être brusquement interrompue. En pleine audience, la première de l’affaire Ayral, qui en devait occuper trois, le Procureur de la République recevait à son siège une dépêche l'avisant qu'un deuil cruel le frappait. Aucun substitut n'étant en possession du dossier très important et très délicat, le président prononça le renvoi, en dépit des protestations du brandevinier.

    L'affaire reviendra devant le jury demain.

    Justin Ayral, titulaire de sept condamnations, est accusé  :

    1° D'avoir à Graulhet, le 31 mars 1923, donné volontairement la mort à M. Peytavin, avec préméditation et avec cette circonstance que l'homicide a précédé ou accompagné; les crimes de vol et d'incendie volontaire

    2° D'avoir frauduleusement soustrait valeurs et numéraire tant aux époux Peytavin qu'à l'administration des Postes. Le tout chargé de la kyrielle classique des circonstances aggravantes ; la nuit, dans une maison habitée, étant porteur d'une arme apparente où cachée.

    LE MATIN DU 9 OCTOBRE 1924

    Ayral sourit devant les jurés

    Ayral qui commençait à s'échauffer en fin de la première audience, aura voulu se ressaisir. Aussi bien, le voilà-t-il aujourd'hui calme à souhait, même s'il entend évoquer les heures les moins favorables de sa vie accidentée, il a toute patience et ne se permet plus d'inviter Me Garçon, partie civile, à ne pas « lui bourdonner aux oreilles ».

    Lorsque parut à la barre M. Satgé, commissaire de police à Graulhet lors de l'assassinat du receveur Peytavin, une observation de M. le président Gleizes vint révéler brusquement à l’auditoire que entre autres fautes commises des témoignages capitaux n'ont pu être recueillis ou l'ont été trop sommairement, voire de façon hasardeuse, cause de l'absente d'accord entre les différents services de police.

    A la reprise tout en rendant paternellement hommage à son zèle, le président montre à l'actuel commissaire de Graulhet, auteur d'un « rapport spontané », les inconvénients qu'il y a à tirer des conclusions « d'un problème dont on ne possède pas toutes les données »

    Et l'auditoire n'entend pas sans émotion l'intègre magistrat déclarant : "Je ne sais pas ce que c'est qu'une pièce secrète !"

    Il était fatal que l'adroit Me Berbié demande alors que l'observation présidentielle s'applique à tous les rapports de police dont la discussion occupa la matinée. C'est au tour de M. Moulis à déposer. C'est cet hôtelier qui a fait retenir contre son ami Ayral l'argument de la pèlerine et c'est lui qu'un instant mit en cause le rapport de M. Gebhardt commissaire à Graulhet, admonesté par le président.

    MOULIS : J'affirme être bien certain que lorsque Ayral se rendait à l'incendie au son du tambour, il n'avait pas encore sa pèlerine sur l'épaule.

    AYRAL. Il y a contradiction avec ce qu'il dit, mais pas avec ce qu'il pense (sic).

    LE PRÉSIDENT. Il ment ? Lui, votre ami ?

    AYRAL : Il y a des cas où il n'y a plus d'amis. Pauvre Moulis ! Il en oublie encore ! On ne lui a fait qu'à moitié le catéchisme ! (Rires.)

    On entend divers employés du malheureux receveur. La déposition de l'un d'eux tend, à soulever quelque émotion, c'est celle du téléphoniste Buzenach.

    Quand éclata l'incendie, ma première pensée fut qu'en allant se rafraîchir à sa cave, le receveur avait renversé sa lampe.

    Hypothèse !

    C'est à quoi s'oppose le témoignage des voisins. Mme Pagès a entendu des gémissements s'élever de la chambre du receveur et M. Mouriès a perçu les pas d'un inconnu qui s'enfuyait. Enfin, dépose le brave tambour de ville graulhétois, et c'est la retraite. Demain suite des débats, et peut-être verdict.

    L’ÉCHO DE PARIS DU 11 OCTOBRE 1924

    LE BRANDEVINIER AYRAL est condamné aux travaux à perpétuité

    La matinée tout entière a été consacrée au réquisitoire prononcé par M. de Andréis, Procureur de la République. Réquisitoire minutieux et clair, implacable, de l'exorde à la conclusion. La voix du ministère public ne s'était pas fait entendre au cours de ces longs et ternes débats. Elle ne s'élève que pour démontrer qu'Ayral, assassin incendiaire et voleur, a mérité le suprême châtiment, et qu'aucune circonstance atténuante ne saurait être admise en sa faveur. Dès une heure et demie de l'après midi, Me Berbié commence sa plaidoirie. La besogne est dure, je l'ai dit. Avec cœur et avec talent, le brillant avocat du barreau d'Albi la poursuit pendant trois heures.

    Le Verdict

    Après une heure et quart de délibération, le jury rapporte le verdict suivant, qui sanctionne de manière étrange le mystère de Graulhet : Ayral est reconnu coupable de vol et d'incendie volontaire. La culpabilité d'assassinat est repoussée. Ayral obtient le bénéfice des circonstances atténuantes. En conséquence, Justin Ayral est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

    La partie civile obtient quinze mille francs de dommages intérêts.

    Le brandevinier a sauvé sa tête. C'est sans doute tout ce qu'il désirait.

     A SAVOIR

    L’ŒUVRE DU 8 NOVEMBRE 1924

    Le commissaire Dautel est mort

    Ce matin est mort subitement, à Toulouse. M. Amédée Dautel, commissaire de police mobile, qui eut à s'occuper de quelques affaires retentissantes, entre autres, à Paris, de l'affaire Landru. C'est lui qui procéda à l'arrestation du Barbe-Bleue de Gambais. Dans la région, il fut chargé d'enquêter sur le cas de Justin Ayral, condamné dernièrement aux travaux forcés à perpétuité pour l'incendie de l'hôtel des Postes de Graulhet...

     

    --------------------------------------

    Quelques années après dans L’ÉCHO DE PARIS DU 26 JANVIER 1932

    Les débats s'ouvrent à deux heures de l’après-midi dans cette même salle froide où nous entendîmes naguère condamner le brandevinier Ayral, incendiaire et assassin, qui, vient, de s'enfuir du bagne….

    Dans son livre "Graulhet 1000 ans d'histoire" Monsieur Georges VERGNES relate ce fait divers et indique que Justin AYRAL a été envoyé au bagne de Cayenne ....La liste des bagnards est consultable en ligne mais la condamnation doit dater de plus de 120 ans, ce qui n'est pas le cas pour cette affaire ...A suivre

     

    LEXIQUE

    BRANDEVINIER : Celui, celle qui vend du brandevin (Eau de vie de vin) à la troupe, et aussi, dans quelques provinces, celui qui fabrique de l’eau-de-vie - Distillateur itinérant.

    MAILLECHORT : Le maillechort désigne un alliage de cuivre, nickel et zinc, apprécié pour son aspect argenté ou son reflet blanc métallique, et pour cette raison parfois abusivement appelé argentan ou alpacca.

    HENRI SIZAIRE :(un des nombreux avocats de M. AYRAL) né le 11 septembre 1878 à Rieux-Minervois (Aude) et mort le 14 août 1951 à Castres (Tarn), est un homme politique français, membre de la SFIO, avocat au barreau de Castres. Député du Tarn de 1924 à 1932 - Maire de Castres de 1919 à 1940 (révoqué).

    BOUTEILLE DE 3/6 : Nom d’une boisson obtenue en additionnant trois mesures d’alcool à trois mesures d’eau, la proportion du liquide était alors de 3 / 6. On l’appelait également « Preuve de Hollande » et elle titrait 19° Cartier. Il y avait d’autres combinaisons possibles, notamment le Cinq-Six. Toutefois dans la région le Trois-Six c’était l’alcool de vin à 95 / 96°, produit dans les distilleries avec le marc de raisin.

    HOTEL MOULIS : Se trouvait au 34 Place du Jourdain - Auparavant Hôtel-restaurant de la Fontaine 

    COMMISSAIRE DAUTEL : Commissaire de la Sûreté générale - Célèbre car à l'origine de l'enquête et de l'arrestation de LANDRU ! - Meurt subitement à Toulouse en 1924 ( voir coupure de presse )

    MAURICE GARCON : Né le 25 novembre 1889 à Lille et mort le 29 décembre 1967 à Paris, est un avocat, essayiste, parolier, romancier, aquarelliste, polygraphe et historien français. Il est surtout connu pour avoir défendu un grand nombre de causes, tant littéraires que criminelles, notamment celles de Georges Arnaud et de Jean-Jacques Pauvert.

     


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